
Nicolas de Staël
« Je peins dix fois trop, comme on écrase du raisin et non comme on boit du vin », écrit Nicolas de Staël à Pierre Lecuire en octobre 1953. Ce mur en donne la mesure. Il couvre à peine cinq ans, de 1950 à 1955, et plusieurs dizaines de toiles s’y pressent : les années où le peintre, sorti de la misère et de l’abstraction sombre de l’après-guerre, change de manière presque chaque saison, jusqu’à sa mort à Antibes, à quarante et un ans.
Il y avait eu, avant, une vie de déracinements. Né à Saint-Pétersbourg dans une famille de généraux, exilé avec les siens après la révolution de 1917, orphelin à huit ans, élevé à Bruxelles par une famille d’accueil, il parcourt l’Espagne à bicyclette, rencontre au Maroc la peintre Jeannine Guillou, s’engage dans la Légion étrangère. Les années 1940 sont celles de la faim et d’une peinture épaisse et sombre ; Jeannine meurt en 1946. Puis la palette s’éclaircit, les pâtes s’allègent, et les grandes plages de couleur arrivent : Composition en gris, beige et blanc (1950), qui ouvre la salle, appartient à ce moment où beaucoup de « compositions » ressemblent déjà à des paysages.
Ni abstrait ni figuratif
À l’automne 1951, Staël se met aux petits formats et aux natures mortes : des pommes, une série de petites bouteilles. Les bouteilles (1951) en vient. Après avoir lu un livre sur Van Gogh, il s’écrie : « Moi aussi, je ferai des fleurs ! », et Fleurs dans un vase rouge (1952) éclate l’année suivante. 1952 est une année folle, plus de deux cent quarante tableaux : des paysages d’Île-de-France, des ciels normands (Ciel à Honfleur, Marine à Dieppe), le Midi, et le football. Le 26 mars, Staël assiste au Parc des Princes au match France-Suède ; il en tire une série de Footballeurs aux couleurs vives, dont ce Joueur de football. Exposé au Salon de mai, son grand Parc des Princes est reçu comme une insulte par les partisans de l’abstraction. Staël répond : « Une peinture devrait être à la fois abstraite et figurative. Abstraite en tant que mur, figurative en tant que représentation d’un espace. » Toute cette salle illustre la phrase.
Il lui manque toujours les couleurs du Midi. En 1953, il loue une magnanerie à Lagnes, près d’Avignon, où sa palette devient éclatante, puis achète une maison à Ménerbes, dans le Luberon. Ce Midi retrouvé remplit le mur de 1953 : Route d’Uzès, Paysage, Ménerbes, Paysage du Vaucluse, plusieurs Paysage de Provence. Sur le site, Route d’Uzès accompagne Tout noble cœur… d’Anna de Noailles.
La lumière d’Antibes
En 1954, Staël fait plusieurs séjours au bord de la Manche et de la mer du Nord, d’où il rapporte des toiles aux tonalités douces ; Plage de Calais est de cette année-là. Puis il s’installe seul à Antibes, près d’une femme qu’il aime passionnément, et change encore de technique : il dilue les couleurs, abandonne le couteau et les spatules pour du coton ou de la gaze, et fait de la marine son thème privilégié. Le Phare d’Antibes (1954), Le fort Carré d’Antibes, Les brisants et Le bateau de guerre (1955) sont de ce dernier atelier, comme Atelier à Antibes et Coin d’atelier, fond bleu, où la peinture se retourne sur elle-même. Une toile intitulée Les Mouettes laissa de marbre le collectionneur Douglas Cooper, dont la réserve blessa profondément le peintre. Paris la nuit (1954), elle, accompagne ici un poème de Vélimir Khlebnikov, Ici j’ai erré enchanté.
Il manque à ce mur les Agrigente nés du voyage en Sicile, les nus de 1953-1954 et Le Concert, entrepris dans les derniers jours sur un châssis de six mètres de haut. Le 16 mars 1955, Staël se jette de la terrasse de l’immeuble où il a son atelier. Il avait écrit le jour même à son marchand Jacques Dubourg : « Je n’ai pas la force de parachever mes tableaux. »


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Guillain Méjane



















