
Sugestões : arquitetura e decoração – São Paulo, 1956

Quatorze maisons qui n’ont peut-être jamais existé
Sugestões.
le titre entier du livre
Le livre s’appelle Suggestions. Pas Traité, pas Manuel, pas Œuvres choisies : suggestions. On l’a imprimé à São Paulo en 1956, et il a été retrouvé il y a peu sur un marché aux puces allemand, à des milliers de kilomètres de la ville dont il proposait de dessiner les faubourgs. On ne sait pas qui l’a édité. On ne sait pas qui l’a dessiné. Il n’y a pas un nom d’architecte sous une seule de ces quatorze planches.
Ce sont pourtant, à mon sens, quelques-uns des plus beaux dessins d’architecture que l’on puisse trouver — précisément parce qu’ils n’ont jamais eu la moindre ambition de l’être.
Un livre qui ne demande rien
Il faut comprendre ce qu’est un tel recueil. Ce n’est pas une monographie, ce n’est pas une revue d’avant-garde. C’est un catalogue de modèles, comme il en a existé par centaines dans tous les pays qui construisaient : un entrepreneur, un notaire, un dentiste qui a mis de l’argent de côté le feuillettent, et disent celle-là. On y trouve pêle-mêle des maisons individuelles, un petit immeuble de rapport, une tour de bureaux à rez-de-chaussée commercial — c’est-à-dire tout ce qu’une ville en croissance demande à ses dessinateurs.
Le mot sugestões dit exactement le statut de ces images : elles ne montrent rien qui existe, elles montrent ce qui pourrait exister si vous le vouliez bien.
1956
La date n’est pas neutre. Le 31 janvier 1956, Juscelino Kubitschek prend ses fonctions de président du Brésil avec un slogan qui a fait le tour du monde : cinquante ans de progrès en cinq ans de gouvernement. La première des trente et une cibles de son plan est la construction, ex nihilo, d’une capitale au milieu du plateau central ; le concours de Lúcio Costa suit en 1957, Brasília est inaugurée en avril 1960.
São Paulo, elle, vient de fêter ses quatre cents ans : le parc d’Ibirapuera a ouvert le 21 août 1954, avec les pavillons et la grande marquise d’Oscar Niemeyer. Et l’architecture brésilienne est célèbre dans le monde entier depuis que le Museum of Modern Art de New York lui a consacré, en 1943, l’exposition et le livre Brazil Builds.
Ce petit recueil est ce qui reste de tout cela une fois que la gloire est redescendue jusqu’au niveau de la rue. Le vocabulaire des grands — pilotis, brise-soleil, toiture à une pente, mur de moellons — arrivé dans un catalogue à l’usage de gens qui veulent une maison avec un garage.
La grammaire
Regardez-les à la suite : c’est le même homme qui dessine, et il applique une grammaire d’une régularité de métronome.
Un socle rustique, une boîte lisse. Presque chaque maison pose un volume blanc, net, très mince, sur un soubassement de pierres irrégulières dessinées une par une. C’est le contraste fondateur de toute l’affaire : le sol est ancien, la maison est neuve.
Le toit qui se soulève. Une seule pente, relevée du côté du regard, ou deux pentes qui se rejoignent en vallée — le fameux toit papillon. Jamais un toit qui redescend vers vous : la maison est toujours en train de s’ouvrir.
Le bandeau rayé. Les brise-soleil et les persiennes deviennent, sous la plume, de longues bandes horizontales de traits parallèles, jaune, corail, olive, turquoise. C’est de la pure trame. Ces bandeaux sont ce qui donne à toutes les planches leur air de famille, et ce sont eux qu’on retient les yeux fermés.
Quatre couleurs. Pas davantage. Un jaune de crayon, un rouge orangé, un vert d’eau, un gris-bleu, posés à plat sur un trait d’encre, avec le grain du crayon laissé visible. Là où il faut de la matière — la pierre, le gravier, le stuc —, le dessinateur ne colore pas : il pointille. Deux cent mille points à la main pour dire « ce mur est rugueux ».
Ce qu’il dessine autrement
Le plus révélateur est ailleurs. Le bâtiment est tracé à la règle, sec, exact. Mais dès qu’on quitte le bâtiment, le trait change complètement de main : les arbres sont des explosions de boucles, les nuages des gribouillis en spirale, l’herbe une zébrure de crayon vert appuyée en trois secondes. Deux graphismes cohabitent sur la même feuille, et c’est ce désaccord qui fait respirer l’image.
Et puis il y a les figurants. Une automobile — toujours une seule, toujours de trois quarts, toujours énorme et jaune. Deux ou trois silhouettes hautes de deux centimètres, en robe droite ou en costume clair, plantées là pour donner l’échelle. Ce sont eux qui datent ces dessins bien plus sûrement que les maisons : les maisons pourraient être d’aujourd’hui, la voiture est de 1956 et le restera.
L’art de la promesse
Il n’y a, dans ces quatorze planches, aucun chantier, aucune gouttière, aucune tache d’humidité, aucun voisin. Le soleil est toujours à quarante degrés, le jardin est toujours fini, et personne n’a encore emménagé. C’est le régime propre du dessin de vente : montrer une chose au moment exact où elle n’a pas encore commencé à vieillir.
On pourrait n’y voir que du mensonge commercial. Je crois qu’il faut y voir autre chose. Un dessin d’architecture est le seul genre de portrait qui se fasse avant le modèle — il ne représente pas un bâtiment, il représente un désir de bâtiment. Et un désir, ça se dessine bien : ça n’a pas de défauts.
Personne
Il reste cette chose entêtante. Aucun nom. Pas sur les planches, pas dans le livre, nulle part sur Internet. Quelqu’un s’est assis, en 1956, quelque part à São Paulo, avec une plume, une boîte de crayons de couleur et une règle, et a passé des semaines à inventer quatorze maisons pour des clients qu’il ne rencontrerait jamais. Puis un exemplaire du livre a traversé l’Atlantique, on ne sait comment, et s’est retrouvé sur une table de brocante en Allemagne.
C’est un très bon destin pour un livre de suggestions.
Les quatorze planches, dans l’ordre du recueil.
Sugestões : arquitetura, decoração, São Paulo, 1956 — auteur et éditeur inconnus.





































