
Le dragon du lac de feu – Matthew Robbins

En 1981, deux studios que tout oppose s’associent pour produire un film improbable : Walt Disney Productions et Paramount cofinancent « Dragonslayer » (« Le Dragon du Lac de Feu »), réalisé par Matthew Robbins. Le résultat est l’un des objets les plus étranges de l’histoire du cinéma américain : un film de fantasy médiévale d’une noirceur inouïe, où des jeunes filles tirées au sort sont livrées à un dragon qui les dévore vivantes, où l’Église récupère cyniquement le miracle final, et où le héros est un apprenti incompétent qui réussit par accident. Distribué sous le label Disney, il fit fuir les familles et échoua commercialement. Il est aujourd’hui considéré comme le film ayant produit le plus beau dragon jamais filmé, grâce à une technique révolutionnaire inventée pour l’occasion par Phil Tippett : la go-motion. Quarante ans plus tard, aucun dragon numérique n’a réellement surpassé Vermithrax Pejorative.
Un film que Disney n’aurait jamais dû faire
À la fin des années 1970, les studios Disney traversent la pire crise de leur histoire. Walt est mort en 1966, les films d’animation s’enlisent, et le studio, associé à un public exclusivement enfantin, se voit exclu du renouveau hollywoodien porté par Spielberg et Lucas. La direction tente alors de séduire un public adolescent, ce qui produira « Le Trou noir » (1979), « Tron » (1982), et cet ovni qu’est « Dragonslayer ».
Le film est écrit par Hal Barwood et Matthew Robbins, tandem issu du Nouvel Hollywood, collaborateurs de Spielberg (« Sugarland Express ») et de Lucas. Ils conçoivent une fantasy réaliste, sale, sombre, où la magie est rare et coûteuse, où l’Église combat le paganisme, et où le sacrifice humain est une institution administrée par lottery.
Le résultat est si peu conforme à l’image du studio que Disney le distribue à contrecœur, tandis que Paramount s’en charge à l’international. Les enfants venus voir un dragon découvrent une jeune fille dévorée vivante et démembrée. L’échec commercial est complet.
Le récit : un royaume qui négocie avec le monstre
Dans le royaume post-romain d’Urland, un dragon millénaire nommé Vermithrax Pejorative terrorise la contrée. Le roi Casiodorus a conclu avec lui un pacte : deux fois l’an, une vierge tirée au sort est enchaînée devant sa caverne et dévorée. En échange, le dragon épargne le reste du peuple. Ce système fonctionne depuis des générations.
Une délégation de paysans va chercher le dernier grand sorcier, Ulrich, pour tuer la bête. Ulrich, vieillard magnifique interprété par Ralph Richardson, se laisse tuer sur-le-champ par un émissaire du roi pour prouver sa puissance. Son apprenti maladroit, Galen (Peter MacNicol), hérite de son amulette et de sa mission, sans posséder ni son savoir ni son pouvoir.
S’ensuit une chronique d’échecs. Galen provoque un éboulement qui ne tue pas le dragon mais le rend furieux. Il découvre que la loterie est truquée : les filles de nobles en sont exemptées. Il apprend que Valerian, le jeune homme qui l’a recruté, est en réalité une jeune fille déguisée depuis l’enfance pour échapper au tirage. Et il assiste, impuissant, au spectacle atroce des dragonneaux dévorant la princesse Elspeth, qui s’était sacrifiée volontairement pour racheter la lâcheté de son père.
Une fantasy sans consolation
Ce qui distingue « Dragonslayer » de toute la fantasy cinématographique est son refus radical du merveilleux consolateur. Il n’y a pas d’élu, pas d’épée magique légitime, pas de prophétie. Galen n’est pas destiné à tuer le dragon : il est simplement le seul à essayer, et il rate à peu près tout.
La violence est réelle et sans esthétisation. La mort d’Elspeth, dévorée par les jeunes dragons dans la caverne, est filmée avec une brutalité que rien, dans un film Disney, ne laissait présager. Le film ne recule ni devant la corruption du pouvoir, ni devant la lâcheté du peuple, ni devant la question de l’échange sacrificiel : Urland a choisi de vivre en livrant ses filles, et le film le regarde en face.
La conclusion est d’une ironie mordante. Le dragon est finalement tué, mais pas par Galen : Ulrich, ressuscité, se fait porter jusqu’au lac et détruit la bête en s’immolant avec elle. Et c’est le roi Casiodorus, arrivé après la bataille, qui plante son épée dans le cadavre en se proclamant tueur de dragon, tandis que le prêtre chrétien crédite Dieu du miracle. La magie meurt, l’Église triomphe, et le pouvoir s’attribue une victoire qu’il n’a pas remportée. Le film s’achève ainsi sur la naissance du monde moderne.
Vermithrax Pejorative
Le dragon est la raison d’être du film et sa gloire durable. Conçu par David Bunnett et animé par une équipe d’Industrial Light and Magic dirigée par Phil Tippett, Ken Ralston et Dennis Muren, Vermithrax est un animal, non un monstre : vieux, décharné, arthritique, avec des ailes de chauve-souris râpées, une peau tannée, des mouvements pesants d’un reptile ancien. Il souffre. Il vieillit. Il protège ses petits.
Son nom, mi-latin mi-inventé, évoque approximativement le ver qui aggrave les choses. Il est devenu, pour des générations de spectateurs, l’étalon du dragon crédible. George R. R. Martin l’a cité comme le meilleur dragon jamais porté à l’écran, et son influence sur toute la fantasy visuelle contemporaine est directe.
Le film est nommé à l’Oscar des meilleurs effets visuels (perdu au profit des « Aventuriers de l’arche perdue ») et à celui de la meilleure musique originale pour la partition sombre et dissonante d’Alex North.
La go-motion : l’invention de Phil Tippett
L’animation en volume classique (stop-motion) présente un défaut structurel : chaque image étant photographiée sur une marionnette immobile, il n’y a jamais de flou de mouvement. L’œil perçoit une saccade, un côté irréel et sec, magnifiquement exploité par Ray Harryhausen mais impossible à intégrer dans un film cherchant le réalisme.
Pour « Dragonslayer », Phil Tippett et son équipe conçoivent un système d’armatures motorisées pilotées par ordinateur, qui déplacent la marionnette pendant l’exposition de chaque image. Le dragon bouge donc légèrement pendant que l’obturateur est ouvert : il en résulte un flou de mouvement naturel, exactement comme pour un objet réel filmé. Cette technique reçoit le nom de go-motion.
C’est une révolution. Elle sera reprise pour les dragons, les créatures et les vaisseaux des années 1980, notamment dans « L’Empire contre-attaque » et « Jurassic Park », avant que le numérique ne rende la technique obsolète. Phil Tippett, précisément, travaillait sur les dinosaures en go-motion de « Jurassic Park » lorsque Spielberg opta pour la synthèse ; sa réplique désabusée, sur le fait qu’il venait de devenir une espèce en voie d’extinction, fut intégrée telle quelle au dialogue du film.
Tippett, hanté par cette obsolescence, consacrera trente ans à un film personnel en stop-motion, « Mad God », achevé en 2021 : cauchemar organique et sans dialogue, revanche d’un artisan sur le pixel. « Dragonslayer » et « Mad God » sont ainsi les deux bornes d’une même vie.
Une esthétique de la boue
Le film est tourné en Écosse, au pays de Galles et à Pinewood. Sa direction artistique refuse absolument le médiévalisme rutilant : Urland est un pays de huttes, de fange, de brume, de forêts humides. Les paysans sont sales, les nobles à peine mieux vêtus. Cette esthétique du crasseux, empruntée aux « Monty Python : Sacré Graal » et à « Excalibur » de Boorman (sorti la même année), tranche avec la fantasy chatoyante de l’époque.
La caverne du dragon, éclairée par des coulées de lave et des lacs de feu, est une réussite plastique majeure, tournée dans les carrières de Skye et complétée par des maquettes et des mattes peints.
La photographie de Derek Vanlint, chef opérateur d’« Alien », baigne le film dans une lumière basse, ambrée et charbonneuse. Peu de films de fantasy ont été aussi beaux, et aucun n’a été aussi sale.
Une réhabilitation lente
L’échec commercial de 1981 est cinglant : le film, coûteux, ne trouve pas son public. Trop dur pour les enfants, trop enfantin en apparence pour les adultes, portant le label Disney, il tombe entre toutes les catégories.
Sa réputation n’a cessé de croître depuis. Guillermo del Toro, Peter Jackson et de nombreux artisans des effets spéciaux le citent comme une œuvre séminale. La communauté des amateurs de fantasy le tient pour le seul film ayant véritablement rendu justice au dragon comme animal mythologique.
Il représente aussi un moment industriel précis : l’ultime apogée de l’effet spécial artisanal, juste avant que l’ordinateur ne change tout. Vermithrax est une marionnette de latex et de métal, manipulée par des hommes, image par image, pendant des mois. Il est plus vivant que la plupart des créatures numériques qui l’ont suivi.
Conclusion : le dragon et le roi
« Le Dragon du Lac de Feu » raconte la fin d’un monde. La magie s’éteint avec Ulrich, le dragon disparaît, et le roi et le prêtre se partagent la dépouille du mythe. C’est un film sur la manière dont le pouvoir confisque les récits qui ne lui appartiennent pas.
Il raconte aussi, sans le savoir, sa propre histoire : le dernier grand dragon artisanal, sacrifié à un système qui ne savait pas quoi en faire, et dont la technique même allait bientôt disparaître, remplacée par des images sans main.
À la toute fin, Galen constate amèrement que tout le monde s’attribue le mérite, et sa compagne lui répond qu’ils savent, eux, ce qui s’est réellement passé. C’est tout ce qu’obtiennent les artisans : la connaissance de ce qu’ils ont fait. Phil Tippett n’a jamais rien demandé d’autre.







































































































