
Emmanuelle – Just Jaeckin

Le 26 juin 1974 sort « Emmanuelle », premier long-métrage de Just Jaeckin. Le film reste dix ans à l’affiche du cinéma Triomphe, sur les Champs-Élysées, et devient l’un des plus grands succès de l’histoire du cinéma français, avec près de neuf millions de spectateurs en France et un phénomène mondial. Il transforme une jeune actrice néerlandaise inconnue, Sylvia Kristel, en icône planétaire, et il inaugure une catégorie nouvelle : l’érotisme bourgeois, respectable, distribué dans les salles ordinaires, consommé en couple. Sorti quelques semaines après l’élection de Valéry Giscard d’Estaing, qui abolit la censure cinématographique préalable, « Emmanuelle » est le film-emblème d’une France qui se croit libérée. Un demi-siècle plus tard, il est surtout un document sur ce que la libération sexuelle des années 1970 devait à un imaginaire colonial et masculin, et sur les limites de ce qu’elle a effectivement affranchi.
Le roman et son autrice fantôme
Le film adapte un roman paru en 1959 aux éditions Eric Losfeld, signé Emmanuelle Arsan. Ce nom est celui de Marayat Rollet-Andriane (1932-2005), Thaïlandaise épouse d’un diplomate français, Louis-Jacques Rollet-Andriane. La paternité réelle du texte demeure contestée : de nombreux témoignages, dont celui du mari lui-même, suggèrent qu’il fut écrit à quatre mains, voire principalement par lui.
Le livre, publié clandestinement puis interdit, circule sous le manteau pendant quinze ans. Il propose une doctrine explicite : le récit est ponctué de longs développements théoriques, notamment ceux du personnage de Mario, qui expose une philosophie de l’érotisme comme discipline, comme art, comme dépassement de la morale bourgeoise.
Cette dimension idéologique, mélange de libertinage dix-huitiémiste et de contre-culture, explique le sérieux avec lequel le livre fut reçu par une partie de l’intelligentsia. Il ne se présentait pas comme un livre licencieux mais comme un traité d’émancipation.
Just Jaeckin : le regard du photographe
Just Jaeckin, trente-quatre ans, vient de la photographie de mode et de la publicité. Il n’a jamais réalisé de film. Ce sont précisément ses qualités de styliste qui intéressent le producteur Yves Rousset-Rouard : il s’agit de fabriquer un film érotique qui ne ressemble pas à un film érotique, c’est-à-dire qui soit beau.
Le film est tourné à Bangkok. Sa réussite tient entièrement à son enveloppe : lumière dorée, flous, ventilateurs, moustiquaires, rotin, soie, teck. La photographie de Richard Suzuki compose des images de catalogue de voyage. La musique de Pierre Bachelet, avec sa mélodie langoureuse, devient un tube et reste, aujourd’hui encore, immédiatement identifiable.
Le film explicite un programme esthétique : rendre le sexe présentable. Il ne montre à peu près rien, il suggère, il enveloppe. C’est la condition de son succès : « Emmanuelle » est le premier film érotique qu’une femme peut voir avec son mari sans honte, et c’est exactement ce que la publicité promettait avec son slogan sur le fait de ne plus avoir honte du plaisir.
Le récit : une éducation
Emmanuelle, jeune épouse d’un diplomate français en poste à Bangkok, rejoint son mari Jean. Celui-ci, adepte d’une liberté sexuelle intégrale, l’encourage à explorer. Emmanuelle découvre alors une communauté d’expatriés occidentaux oisifs, riches et désœuvrés, où elle est successivement initiée par Marie-Ange, adolescente provocatrice, par Bee, archéologue, et finalement par Mario, vieil aristocrate qui lui enseigne une doctrine de l’érotisme.
Le personnage de Mario, interprété par Alain Cuny avec une gravité qui confine à l’absurde, est le porte-parole idéologique du film. Il énonce que l’érotisme est un art qui exige une rupture avec la morale, la sentimentalité et le confort, et il organise pour Emmanuelle une série d’épreuves de plus en plus troubles.
Ces épreuves posent aujourd’hui un problème majeur. La dernière séquence, où Emmanuelle est livrée à un inconnu dans un tripot puis à un combattant de boxe thaïe, ne relève pas de l’apprentissage mais de la contrainte. Le film la présente pourtant comme un aboutissement libérateur. Cette confusion entre l’affranchissement et la dépossession constitue le vice fondamental de l’œuvre.
Sylvia Kristel
Sylvia Kristel (1952-2012), Néerlandaise de vingt et un ans, apporte au film ce qui le sauve : une présence mélancolique, une fragilité, un regard absent. Elle ne joue pas la jouissance ; elle joue une jeune femme qui observe ce qui lui arrive avec une curiosité un peu triste.
Cette qualité tient à sa biographie : élevée dans un milieu strict, victime d’abus dans son enfance, elle a décrit dans ses mémoires la manière dont le succès d’« Emmanuelle » l’a enfermée. Elle passa le reste de sa vie à tenter d’échapper au rôle, tournant six suites qu’elle méprisait, sombrant dans l’alcool et la cocaïne, avant de mourir d’un cancer à soixante ans.
Son destin est le symptôme le plus clair du malentendu du film. « Emmanuelle » prétendait libérer les femmes ; il a fabriqué une actrice prisonnière d’une image dont elle ne s’est jamais dégagée, et dont l’industrie a tiré des fortunes.
Le fantasme colonial
Vu aujourd’hui, l’aspect le plus problématique du film n’est pas la sexualité mais le colonialisme. La Thaïlande n’est qu’un décor : moiteur, exotisme, corps thaïlandais anonymes, serviteurs muets, populations réduites au statut de mobilier érotique. Aucun personnage asiatique n’a de nom, de désir ou de parole.
L’émancipation d’Emmanuelle se déploie ainsi dans un espace où la liberté des Occidentaux est garantie par la disponibilité des corps locaux. Le film reproduit, sans la moindre distance, la structure du tourisme sexuel qui allait précisément se développer en Thaïlande dans ces années-là.
Cette dimension est aujourd’hui indissociable de l’œuvre. Ce que « Emmanuelle » célébrait comme un affranchissement des mœurs européennes reposait matériellement sur un rapport de domination hérité de l’empire. La liberté des uns s’exerçait sur le territoire des autres.
Un phénomène de société
Le succès est phénoménal : le film reste treize ans à l’affiche d’un cinéma des Champs-Élysées, est vu par des dizaines de millions de spectateurs dans le monde, engendre une longue série de suites, de dérivés et de contrefaçons, et fonde une industrie.
Il provoque aussi une réaction politique. Face à l’explosion du cinéma pornographique en salles, le gouvernement instaure en 1975 le classement X, avec une taxation dissuasive et l’interdiction de publicité, qui relègue ces films dans des salles spécialisées. « Emmanuelle », sorti juste avant, y échappe : il est le dernier film érotique à avoir bénéficié d’une exploitation entièrement grand public.
Cette position de seuil explique son statut historique. Il est le film qui a rendu l’érotisme respectable, et celui dont le succès a provoqué la loi qui a rendu impossible qu’un autre le soit.
Conclusion : la liberté et ses illusions
« Emmanuelle » est un film esthétiquement daté, idéologiquement problématique et dramatiquement inconsistant. Son érotisme est celui d’une publicité de parfum, sa philosophie est un mélange confus de libertinage et de mysticisme, et sa vision de l’émancipation féminine consiste à ce qu’une femme fasse ce que des hommes lui demandent.
Il demeure pourtant un document capital. Il enregistre, avec une candeur totale, ce que la France de 1974 croyait être la libération : un exotisme colonial, un mari qui autorise, un vieillard qui théorise, et une jeune femme qui obéit en croyant se délivrer.
Sylvia Kristel a écrit qu’elle avait passé sa vie à essayer de sortir de ce film. C’est la meilleure critique qu’on en puisse faire. Un film qui prétend libérer et qui emprisonne son actrice pendant quarante ans a manqué quelque chose d’essentiel sur ce que le mot liberté signifie.







































































































