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Horizon: An American Saga – Kevin Costner

Horizon: An American Saga – Kevin Costner

Le 19 mai 2024, « Horizon: An American Saga – Chapitre 1 » est projeté hors compétition au Festival de Cannes. Kevin Costner, soixante-neuf ans, reçoit une ovation de onze minutes et pleure. Cinq semaines plus tard, le film sort en salles et s’effondre : le chapitre 2, déjà tourné et programmé pour août, est retiré du calendrier de sortie in extremis. Costner, qui a hypothéqué ses propres biens et investi une part considérable de sa fortune personnelle dans le projet, se retrouve avec deux films sur les bras et un désastre financier. Cet épisode brutal condense tout ce qu’est « Horizon » : une entreprise démesurée, anachronique, sincère, maladroite, et sans doute la dernière tentative de faire renaître à grande échelle un genre que Hollywood a enterré. Trente-quatre ans après « Danse avec les loups », qui lui valut sept Oscars, Costner revient au western avec l’ambition d’en livrer une fresque totale en quatre volets. L’échec est cinglant. Mais l’objet mérite mieux que le verdict du box-office.

Kevin Costner : l’homme d’un seul genre

Né en 1955 en Californie, Kevin Costner est l’une des dernières grandes stars hollywoodiennes à s’être construite sur le western et sur une certaine idée de l’Amérique. Après « Silverado » (1985) et « Les Incorruptibles » (1987), il atteint le sommet en 1990 avec « Danse avec les loups », qu’il réalise, produit et interprète : sept Oscars, dont ceux du meilleur film et du meilleur réalisateur, et un succès mondial. Le film réhabilitait le point de vue lakota et sonnait comme une expiation du western classique.

Sa carrière de réalisateur est ensuite chaotique. « Waterworld » (1995), qu’il ne signe pas mais qu’il porte, devient synonyme de gouffre budgétaire. « Postman » (1997), qu’il réalise, est un échec critique et commercial retentissant. « Open Range » (2003), western crépusculaire et sobre, marque un retour en grâce partiel. Puis la série télévisée « Yellowstone », immense succès populaire à partir de 2018, le réinstalle au centre de l’imaginaire américain, en patriarche d’un ranch assiégé.

« Horizon » germe depuis les années 1980. Costner en a écrit le scénario avec Jon Baird il y a plus de trente ans, l’a proposé sans succès à tous les studios, et a fini par renoncer à Hollywood. C’est le succès de « Yellowstone » et sa fortune personnelle qui lui permettent enfin de le financer, au prix d’une rupture avec la série et d’un engagement financier considérable, souvent évalué autour de vingt à trente-huit millions de dollars de sa poche.

Le projet : une fresque en quatre volets

L’ambition est celle d’une fresque chorale couvrant les quinze années qui précèdent et suivent la guerre de Sécession, autour de la fondation d’une ville nommée Horizon, dans le territoire de l’Arizona. Costner ne veut pas raconter une histoire mais un mouvement : celui de la colonisation de l’Ouest, saisi simultanément par les colons, les militaires, les Apaches, les prostituées, les spéculateurs immobiliers et les convois de chariots.

Le dispositif est délibérément fragmenté. Le premier chapitre, de trois heures et une minute, ouvre au moins quatre fils narratifs distincts qui ne se croisent jamais : le massacre d’un campement de colons par les Apaches Chiricahuas dans la vallée de la San Pedro ; la fuite d’une veuve, Frances Kittredge (Sienna Miller), et de sa fille ; l’errance d’un homme taciturne, Hayes Ellison (Costner), qui protège une prostituée et un nourrisson des représailles d’une famille criminelle ; et la lente progression d’un convoi de chariots dirigé par un guide impatient (Luke Wilson).

Le film s’achève sans qu’aucune de ces intrigues ne trouve la moindre résolution, sur un montage d’images tirées du chapitre suivant, à la manière d’une bande-annonce. Ce parti pris, parfaitement cohérent avec un projet conçu comme un tout de douze heures, se révèle catastrophique pour un spectateur ayant payé une place de cinéma.

Le western contre lui-même

Ce qui distingue « Horizon » du western classique tient à son traitement de la violence coloniale. Le massacre initial, qui occupe une longue et éprouvante séquence nocturne, est filmé du point de vue des colons terrorisés, sans esthétisation. Mais le film revient ensuite chez les Apaches, montre le conseil des anciens, les divisions internes entre partisans de la guerre et partisans de la coexistence, et donne longuement la parole aux personnages amérindiens dans leur langue.

Costner, fidèle à la démarche de « Danse avec les loups », refuse la figure du sauvage. Il refuse aussi, cependant, celle du bon sauvage : les Apaches d’« Horizon » tuent des femmes et des enfants, et le film ne l’excuse pas. Il installe simplement le fait colonial comme une machine broyant tout le monde, y compris ses agents. Les colons sont attirés par des prospectus mensongers vantant une ville qui n’existe pas ; les spéculateurs vendent du vide ; l’armée protège une entreprise qu’elle ne comprend pas.

Cette lucidité constitue la vraie réussite du film. « Horizon » n’est pas une célébration de la conquête, c’est une chronique de l’escroquerie foncière qui l’a portée. La ville promise n’est qu’une gravure sur un tract.

Une mise en scène classique jusqu’à l’anachronisme

Formellement, Costner assume un académisme total et revendiqué. Aucun effet de style, aucune caméra portée, aucun montage nerveux. Des plans larges tenus, une lumière naturelle, un découpage classique hérité de John Ford et d’Anthony Mann. La photographie de J. Michael Muro capte les paysages de l’Utah avec une ampleur qui appelle le grand écran.

La partition de John Debney, ample, cuivrée, mélodique, procède du même geste : elle refuse la modernité et assume le lyrisme. Tout, dans « Horizon », semble avoir été fabriqué en 1962, y compris ses défauts : dialogues explicatifs, personnages découpés au couteau, rythme dilaté, sentimentalisme occasionnel.

Cet anachronisme est à la fois la force et la faiblesse du film. Il produit un plaisir authentique de spectateur, celui d’une narration ample et confiante qui prend son temps. Mais il ne compose pas avec les attentes contemporaines, et surtout, il se prive de toute densité dramatique : trois heures de mise en place, sans arc achevé, épuisent la patience la mieux disposée.

L’échec : anatomie d’un naufrage

Le film sort le 28 juin 2024 aux États-Unis. Pour un budget d’environ cent millions de dollars pour les deux premiers chapitres, il en rapporte une trentaine dans le monde. La sortie du chapitre 2, prévue pour le 16 août, est annulée quelques semaines plus tard, et le film est renvoyé vers les festivals puis vers la vidéo à la demande. Les chapitres 3 et 4, partiellement tournés ou seulement écrits, sont dans les limbes.

Les causes du désastre sont multiples. La stratégie commerciale, d’abord : personne n’avait jamais tenté de sortir en salles quatre films de trois heures à deux mois d’intervalle. Le format, ensuite : trois heures sans résolution demandent au public une confiance qu’aucun marketing ne peut susciter. Le genre, enfin : le western est un marché sinistré, dont le public s’est réfugié dans la télévision, précisément grâce à « Yellowstone », que Costner a quitté pour faire « Horizon ».

S’y ajoute un contexte défavorable : l’après-pandémie a durablement affaibli la fréquentation des salles pour les films d’adultes, hors franchises. « Horizon » est arrivé exactement au moment où le modèle qu’il présupposait, celui d’un public prêt à s’engager sur plusieurs mois dans une fresque en salles, avait cessé d’exister.

Ce que l’échec dit de Hollywood

L’affaire dépasse le cas Costner. Elle illustre la disparition d’une catégorie entière : le film d’auteur populaire à gros budget, destiné à un public adulte, sans franchise ni personnage préexistant. Ce qui était le pain quotidien du Hollywood des années 1970 est devenu un pari suicidaire qu’aucun studio ne prend plus, ce qui explique précisément pourquoi Costner a dû se financer lui-même.

Le paradoxe est saisissant : un acteur multimillionnaire, oscarisé, à la tête de l’une des séries les plus regardées d’Amérique, doit hypothéquer ses biens pour produire un western. Cela en dit long sur la contraction du champ des possibles. Le geste de Costner, aussi mal calibré soit-il, relève d’une forme d’héroïsme industriel : il a payé de sa poche pour faire exister un objet dont le système ne veut plus.

Reste que le film souffre d’une confusion entre l’ambition et la démesure. Vouloir raconter la colonisation de l’Ouest exigeait peut-être moins un déluge de personnages qu’une trajectoire assumée. Costner a confondu ampleur et éparpillement.

Une œuvre à réévaluer

Pris isolément, « Horizon Chapitre 1 » est un film frustrant, boiteux, sans conclusion. Pris comme le premier acte d’une œuvre de douze heures, il devient tout autre chose : l’ouverture patiente d’une fresque, la mise en place méthodique de destins appelés à converger. C’est ainsi qu’il faudra le juger, si le chapitre 2 finit par voir le jour.

Il contient d’authentiques réussites : la séquence du massacre, d’une tension physique remarquable ; les scènes apaches, filmées avec un respect rare ; le personnage de Frances Kittredge, veuve traumatisée dont Sienna Miller livre une composition sobre ; et surtout, une conscience aiguë que la conquête de l’Ouest fut d’abord une opération immobilière frauduleuse.

Le film a été montré depuis, dans sa version intégrale des deux premiers chapitres, à quelques festivals, où l’accueil fut nettement plus favorable. Il n’est pas exclu qu’« Horizon » connaisse le destin de certains échecs commerciaux devenus objets de culte, réhabilités une fois libérés de l’attente qui les avait écrasés.

Conclusion : la ville qui n’existe pas

« Horizon » raconte l’histoire de gens qui traversent un continent pour rejoindre une ville dont ils ont vu l’image sur un prospectus, et qui découvrent qu’elle n’existe pas. C’est aussi, involontairement, l’histoire de son propre tournage : Kevin Costner a traversé trente ans de refus, engagé sa fortune, et bâti quatre films pour un public qui n’était plus au rendez-vous.

Cette coïncidence entre le sujet et le destin de l’œuvre confère au film une mélancolie qu’il n’avait pas prévue. « Horizon » est un monument dédié à une croyance : celle qu’il existe encore, quelque part, un public pour trois heures de chariots dans la poussière. Cette croyance est peut-être une illusion. Elle n’en est pas moins la matière même de tout le cinéma américain.

On peut trouver le film long, dispersé, mal construit. On aurait tort de le juger méprisable. Il est le geste sincère d’un homme qui aime un genre mort et qui a payé de sa personne pour tenter de le ressusciter. L’échec ne lui retire pas sa dignité.

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