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Faux mouvement – Wim Wenders

Faux mouvement – Wim Wenders

En 1975, entre « Alice dans les villes » et « Au fil du temps », Wim Wenders réalise « Faux mouvement » (« Falsche Bewegung »), deuxième volet de sa trilogie de la route, et le plus singulier des trois. C’est le seul en couleur, le seul écrit par un tiers, et le plus abstrait, le plus littéraire, le plus âpre. Le scénario est signé Peter Handke, écrivain autrichien, ami et complice de Wenders, qui adapte très librement « Les Années d’apprentissage de Wilhelm Meister » de Goethe, roman fondateur du Bildungsroman allemand. Le film transpose cet apprentissage dans l’Allemagne de l’Ouest des années 1970, et suit un jeune homme qui veut devenir écrivain et qui traverse le pays sans jamais parvenir à écrire ni à aimer. Œuvre glaciale, traversée d’un malaise politique diffus, « Faux mouvement » est peut-être le film le plus déroutant de Wenders, et celui où affleure avec le plus de netteté le poids de l’histoire allemande.

Peter Handke et Goethe

Le scénariste, Peter Handke, né en 1942, est l’un des écrivains majeurs de langue allemande, futur prix Nobel de littérature 2019. Sa collaboration avec Wenders est l’une des plus fécondes du cinéma européen : il coécrira « Les Ailes du désir » (1987) et inspirera durablement l’univers du cinéaste. Les deux hommes partagent une même mélancolie, une même attention au langage, une même défiance envers l’intrigue.

Le texte de départ est monumental : « Les Années d’apprentissage de Wilhelm Meister » (1795-1796) de Goethe, roman qui fonde le genre du Bildungsroman, le roman de formation, où un jeune homme s’éduque au contact du monde. Handke en conserve le nom du héros, Wilhelm Meister, et le principe du voyage initiatique, mais en inverse le sens : là où le héros de Goethe s’accomplit, celui de Handke échoue.

Le titre l’annonce : « Faux mouvement ». Tout le film est le récit d’un apprentissage qui n’a pas lieu, d’un mouvement qui ne mène nulle part, d’une formation qui ne forme personne. C’est un anti-Bildungsroman, une éducation négative, où le voyage ne produit ni sagesse ni maturité, seulement une lucidité désolée.

Le récit : traverser l’Allemagne sans rien apprendre

Wilhelm Meister, jeune homme de Glückstadt, dans le nord, veut devenir écrivain. Sa mère lui donne de l’argent et le pousse à partir. Il prend le train vers le sud, vers Bonn, puis vers Francfort, la vallée du Rhin, et enfin le Zugspitze, sommet des Alpes bavaroises. En chemin, il s’agrège une petite troupe de personnages : un vieil homme énigmatique, Laertes, ancien athlète olympique qui se révèle avoir été nazi ; une jeune acrobate muette, Mignon ; une actrice, Therese ; et un jeune poète exalté, Bernhard.

Ce groupe hétéroclite voyage ensemble, sans véritable but, à travers une Allemagne prospère et vide. Wilhelm désire Therese sans parvenir à l’aimer, veut écrire sans y arriver, cherche à se lier sans y réussir. Les dialogues sont abstraits, philosophiques, souvent décalés ; les personnages énoncent des pensées plus qu’ils ne conversent.

Le film progresse par stations, comme un chemin de croix laïc, chaque étape apportant une désillusion supplémentaire. À la fin, Wilhelm se retrouve seul au sommet du Zugspitze, dans la neige, ayant tout raté, et se demande, dans un ultime monologue, s’il n’a pas manqué sa vie par un faux mouvement initial, dont tout le reste aurait découlé.

Le poids du passé nazi

« Faux mouvement » est, des trois films de la trilogie, celui où l’histoire allemande pèse le plus lourdement. Le personnage de Laertes, vieil homme apparemment inoffensif, révèle qu’il fut un bourreau nazi, un antisémite ayant participé aux persécutions. Cette révélation, glissée sans emphase, installe au cœur du film le refoulé de toute une nation.

La génération de Wenders et de Handke, née pendant ou juste après la guerre, a grandi dans le silence des pères, dans le non-dit d’une culpabilité collective jamais soldée. Le jeune Wilhelm, incapable d’écrire et d’aimer, porte ce poids sans le savoir : son impuissance créatrice et affective est aussi celle d’une génération paralysée par un héritage indicible.

Le film suggère, sans jamais le formuler nettement, que le faux mouvement dont souffre Wilhelm est peut-être celui de l’Allemagne elle-même : une nation qui a pris, à un moment de son histoire, une direction si catastrophique que tout ce qui a suivi en demeure faussé. L’errance du héros est le symptôme d’une histoire nationale qui ne parvient pas à se dire.

Nastassja Kinski et la troupe

Le film marque les débuts au cinéma de Nastassja Kinski, alors âgée de treize ou quatorze ans, dans le rôle de Mignon, la jeune acrobate muette. Fille de l’acteur Klaus Kinski, elle deviendra une star internationale, notamment sous la direction de Roman Polanski (« Tess ») et de Wenders lui-même (« Paris, Texas »). Sa présence silencieuse, énigmatique, ajoute au film une étrangeté supplémentaire.

Rüdiger Vogler, de nouveau, incarne le héros wendersien, l’homme en quête et en panne, prolongeant le personnage de Philip Winter d’« Alice dans les villes ». Hanna Schygulla, égérie de Fassbinder, apporte au rôle de l’actrice Therese sa présence à la fois charnelle et distante. Hans Christian Blech compose un Laertes inquiétant.

Cette distribution, qui rassemble certains des plus grands visages du Nouveau Cinéma allemand, confère au film une densité d’interprétation qui contraste avec l’abstraction du récit. Les corps et les visages ancrent dans une réalité sensible un scénario qui, autrement, resterait purement mental.

Une esthétique du malaise

Contrairement aux deux autres volets de la trilogie, « Faux mouvement » est en couleur, et Robby Müller y déploie une palette froide, désaturée, hivernale. L’Allemagne du film est un pays de brumes, de ciels bas, de paysages industriels et de villas bourgeoises, filmé sans la moindre chaleur. La couleur, ici, n’égaie rien : elle accentue le malaise.

Le film refuse tout confort narratif. Les scènes s’enchaînent selon une logique onirique, les dialogues sonnent faux à dessein, les personnages semblent réciter des textes plutôt que vivre. Cette artificialité assumée, cette distance brechtienne, désarçonne le spectateur et lui interdit l’identification. On regarde « Faux mouvement » comme on lit un poème difficile.

C’est le film le moins aimable de Wenders, le plus exigeant, celui qui rebute souvent au premier abord. Mais c’est aussi le plus ambitieux intellectuellement, celui qui affronte le plus directement la question qui hante toute la trilogie : que signifie être allemand, jeune, et vouloir créer, dans un pays qui a détruit sa propre culture ?

L’écrivain qui ne peut pas écrire

Au centre du film se tient une impuissance : Wilhelm veut écrire et n’y parvient pas. Cette stérilité créatrice est le vrai sujet. Wilhelm confond le désir d’écrire avec la capacité d’écrire, croit qu’il suffit de voyager et de souffrir pour devenir écrivain, et découvre que rien ne vient.

Handke, écrivain lui-même, et Wenders, cinéaste, connaissent intimement cette angoisse. Le film interroge le mythe romantique de l’artiste : l’idée que l’expérience, le voyage, la souffrance produisent automatiquement l’œuvre. Wilhelm accumule les expériences et ne produit rien, parce qu’il manque l’essentiel, une relation vraie au monde et aux autres.

Son isolement final, au sommet enneigé du Zugspitze, est l’image de cette impasse. Il a voulu s’élever, se distinguer, atteindre les cimes de l’art et de l’esprit, et il se retrouve seul, gelé, coupé de tout, à se demander où il s’est trompé. L’ascension est une chute. C’est le faux mouvement du titre : croire que l’on progresse alors qu’on ne fait que s’isoler.

Conclusion : l’apprentissage impossible

« Faux mouvement » est un échec magnifique, ou plutôt un film sur l’échec, qui refuse d’être lui-même un succès facile. Il ne console pas, ne divertit pas, ne récompense pas la patience du spectateur par une résolution. Il laisse son héros seul dans la neige, et le spectateur avec ses questions.

C’est pourtant un film essentiel dans l’œuvre de Wenders, parce qu’il énonce, plus crûment que les autres, le malaise fondamental d’une génération et d’une nation. L’incapacité de Wilhelm à écrire et à aimer est celle d’une Allemagne qui n’a pas fait le deuil de son histoire, et qui avance en portant un poids qu’elle ne nomme pas.

Wenders reviendra à des formes plus lumineuses. Mais il aura, avec « Faux mouvement », touché le fond de sa mélancolie, et regardé en face ce que les deux autres volets de la trilogie contournaient : que le voyage ne guérit pas toujours, que l’apprentissage échoue parfois, et qu’un faux mouvement, au départ, peut fausser toute une vie.

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