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Mathematik 1 – Allemagne de l’Est, 1972

Mathematik 1 – Allemagne de l’Est, 1972

Un livre de calcul pour enfants de six ans, et le portrait involontaire d’un pays

5 − 5 = 0
légende d’une planche d’hirondelles

Cinq hirondelles sur un fil, dessinées en noir sur un papier crème. Une s’envole : il en reste quatre. Deux s’envolent : il en reste trois. Puis, en bas de la page, dans un cadre orange, la ligne qui donne le vertige — 5 − 5 = 0, et le fil est vide.

C’est la troisième page d’un manuel de mathématiques de première année, imprimé en 1972 en République démocratique allemande, retrouvé à Berlin. C’est un objet scolaire ordinaire, tiré à des centaines de milliers d’exemplaires pour être écorné, taché et jeté. C’est aussi l’un des plus beaux livres illustrés de son époque.

Orange et noir

La première chose qui frappe est la pauvreté des moyens. Ce livre n’est pas imprimé en quadrichromie : il est imprimé en deux encres, un orange saturé et un noir, sur un papier ivoire — avec, sur certains cahiers seulement, un bleu et un vert en supplément.

C’est une économie d’imprimerie, et elle produit un style. L’orange est partout et c’est toujours le même : il encadre les résultats, il remplit le fond des vignettes, il peint la carrosserie des camions, la pompe à essence, la façade des immeubles, le socle des pages. Il finit par ne plus être une couleur mais une ponctuation. Les livres les plus reconnaissables sont souvent ceux qui n’avaient pas les moyens du choix.

Pour compter, il faut que les choses soient identiques

Voici la contrainte qui commande tout le reste, et personne ne la formule jamais.

On ne peut compter que des objets interchangeables. Si les cinq hirondelles étaient dessinées chacune à sa façon, l’enfant regarderait les hirondelles ; il faut qu’elles soient le même signe répété pour qu’il puisse regarder leur nombre. Le dessinateur d’un manuel de calcul est donc condamné au poinçon : la même hirondelle exactement, le même téléphone à cadran exactement, le même perroquet dans la même cage.

De cette obligation naît une beauté sérielle qu’aucune commande artistique n’aurait obtenue. Et elle place ce petit livre dans une filiation très précise : celle d’Otto Neurath (1882-1945) et de la « méthode viennoise de statistique figurée », mise au point à partir de 1925 avec le graveur Gerd Arntz, rebaptisée Isotype vers 1935. Sa règle fondatrice tient en une phrase : une quantité plus grande ne se montre jamais par un signe plus gros, mais par un plus grand nombre de signes de la même taille. C’est exactement ce que fait la page des hirondelles.

Ce que l’on compte

Reste la question que ce genre de livre ne se pose jamais, et qui fait tout son prix quarante ans plus tard : compter quoi ?

Voici donc ce qu’un enfant de six ans additionnait et retranchait en RDA en 1972. La façade d’un HO-Hotel — HO pour Handelsorganisation, l’organisation commerciale d’État. Une pompe Minol, la marque de carburant du pays, sur une route qui annonce Leipzig 100 km. Un camion de la VEB Deutsche Spedition de Karl-Marx-Stadt — VEB pour Volkseigener Betrieb, entreprise propriété du peuple, et Karl-Marx-Stadt pour Chemnitz. Une voiture de chemin de fer marquée BERLIN. Des timbres soviétiques, ПОЧТА СССР, avec leurs fusées et leur satellite. Et, pour finir, un chantier où des camions-bennes apportent des panneaux de béton préfabriqué.

Pas une vache, pas un moulin, pas un conte. L’arithmétique se passe entièrement dans l’économie planifiée, et — c’est le plus frappant — sans la moindre insistance. Personne ici n’endoctrine : on dessine simplement ce qu’il y a par la fenêtre.

Le plaisir du pictogramme

Le détail à ne pas manquer est sur la toute première planche. Sous une salle de classe en aplats bleus et verts, quatre petits carrés à coins arrondis, cernés d’orange, contiennent chacun un meuble réduit à son contour : un chevalet, une table, une chaise, une armoire. Ce sont des idéogrammes de mobilier, et ils sont dessinés avec le même sérieux que les équations.

Ailleurs, des punaises, des clous et des marteaux sont posés en silhouettes plates sur des rectangles orange, comme des collections d’insectes. Ailleurs encore, des rangées de cercles où un seul est rempli — l’ordinal enseigné par la couleur. Et partout, la même autorité de trait : le panneau « cédez le passage », l’agent de la circulation, la pompe à essence et le signe « = » sont tracés avec exactement la même épaisseur de plume. Rien n’est décor, tout est notation.

Ce qu’un manuel conserve sans le vouloir

Ce livre a été fabriqué pour être oublié. Il n’a été relu par personne, il n’est signé de personne, il n’a jamais été considéré comme un objet à garder.

Et il se trouve qu’il est aujourd’hui l’un des documents les plus vivants que l’on puisse tenir sur le monde visuel quotidien d’un pays qui n’existe plus. Personne n’a songé à conserver l’aspect exact d’une pompe Minol ou le lettrage d’un camion de Karl-Marx-Stadt. Le livre de calcul, lui, les a gardés — parce qu’il fallait bien que les enfants comptent quelque chose.

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