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Bunte Welt – Allemagne, 1978

Bunte Welt – Allemagne, 1978

Tout un monde bâti avec neuf formes et neuf couleurs

Bunte Welt.
« Monde en couleurs » — le titre du livre

Un poisson nage vers la gauche. Ses écailles sont des gouttes orange et rouges, sa nageoire dorsale trois triangles bleu marine, son œil un disque brun percé d’un disque blanc. Deux pages plus loin, exactement la même goutte orange sera un pétale de fleur. Puis, quatre pages plus loin, l’aile d’un oiseau.

C’est tout le sujet de ce petit livre allemand de 1978, retrouvé un week-end à Berlin : un alphabet de neuf formes découpées dans du papier gommé, avec lequel on peut fabriquer le monde entier.

Un livre qu’il faut détruire pour s’en servir

L’objet est double. Il contient d’un côté des feuilles de papier gommé perforé — des pastilles, des losanges, des gouttes prédécoupées qu’on chasse d’une pression du pouce, qu’on humecte et qu’on colle. Et de l’autre, ces neuf planches imprimées, qui ne sont pas des images à regarder mais des modèles : voilà ce que vous pouvez faire.

Un livre de ce genre est conçu pour être consommé. On l’ouvre, on l’évide, on le jette. C’est pourquoi il n’en reste presque rien, et pourquoi un exemplaire intact qui refait surface quarante-sept ans plus tard, sur un marché berlinois, tient un peu du miracle domestique.

Neuf formes, neuf couleurs

Faites l’inventaire, il est vite fait. Un disque. Un demi-disque. Un carré. Un losange. Un triangle. Une goutte — un cercle tiré en pointe. Une capsule aux bouts arrondis. Un quart de cercle. Un petit disque. C’est tout.

Les couleurs sont aussi peu nombreuses : un rouge framboise, un orange, un jaune, deux verts, deux bleus, un brun, un noir. Sur le papier crème, aucune n’est nuancée, aucune n’est dégradée, aucune n’est cernée d’un trait. Il n’y a pas une seule ligne dans tout le livre. Les formes se touchent, se chevauchent, se coincent les unes contre les autres, et c’est de leur contact que naissent les contours.

Le même signe veut dire autre chose

Voilà ce qui rend ces pages si belles, et si troublantes quand on les regarde à la suite.

La goutte est une écaille de poisson, puis une plume, puis un pétale, puis une feuille. Le demi-disque est une roue de wagon, puis une colline, puis un buisson, puis la mâchoire d’un poisson, puis le soleil. Le losange est un carreau de frise, puis un signal de chemin de fer, puis rien du tout : une simple tache dans un rythme.

Le sens n’est jamais dans la forme, il est entièrement dans la position. Une goutte posée à côté d’une autre goutte, en série, sur un flanc courbe, devient une écaille ; la même goutte disposée en couronne autour d’un disque jaune devient une marguerite. C’est très exactement la définition de l’écriture, et c’est enseigné ici à des enfants qui ne savent pas encore lire.

Ce qui vient de loin

Cette idée-là n’est pas née en 1978. Elle vient d’un Thuringien du siècle précédent, Friedrich Fröbel (1782-1852), qui ouvre en 1840 à Bad Blankenburg le premier établissement auquel il donne le nom de Kindergarten, et qui invente pour lui une série d’objets appelés les « dons » : des sphères, des cubes, des baguettes, et des tablettes de couleur à disposer sur une table pour en tirer des figures.

La descendance de ces boîtes est stupéfiante. Frank Lloyd Wright, qui en reçut une à neuf ans, écrira dans son autobiographie une phrase que tout architecte connaît : « Elles sont encore dans mes doigts aujourd’hui. » Le cours préliminaire du Bauhaus, celui de Johannes Itten, reprend délibérément la méthode. Le Corbusier et Buckminster Fuller passent par là.

Et au bout de la chaîne, en 1978, il y a ceci : une pochette de gommettes à quelques marks. C’est le dernier état, le plus pauvre et le plus démocratique, d’une des plus grandes idées pédagogiques du XIXe siècle — et l’idée fonctionne toujours parfaitement.

Deux leçons dans la même boîte

Regardez comment les neuf planches se répartissent. Il y en a qui ne représentent rien : quatre bandes de losanges et de disques qui alternent, des chevrons, une rosace entourée de deux bordures. Ce sont des exercices de rythme — alternance, symétrie, répétition, retournement.

Et il y en a qui racontent : les poissons dans les herbes, les oiseaux autour d’une mangeoire, les locomotives et leurs wagons. Ce sont des exercices de ressemblance.

Le livre enseigne donc les deux régimes de l’image, l’ornement et la figure, avec le même sachet de papier collant, et sans jamais l’expliquer. Il se contente de mettre les pages côte à côte. C’est un cours de grammaire complet, à destination de gens de cinq ans.

Le détail qui date

Une dernière chose, qui fait sourire. Sur la planche des trains, tout est noir, brun et vert wagon ; sur la planche des fleurs, tout est rose, jaune et bleu ciel. Personne, en 1978, n’a jugé utile d’écrire pour qui était l’une et pour qui était l’autre. Le partage se faisait tout seul.

Le reste n’a pas vieilli d’un jour. Neuf formes, neuf couleurs, aucun trait, et un poisson qui nage vers la gauche.

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