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Histoire d’O – Just Jaeckin

Histoire d’O – Just Jaeckin

Le 27 août 1975, « Histoire d’O » de Just Jaeckin sort en France. Adapté du roman le plus sulfureux de la littérature française du XXe siècle, publié anonymement en 1954, le film arrive au moment précis où l’État français instaure le classement X et une fiscalité dissuasive sur les films érotiques. Il devient un succès considérable, un objet de scandale, et l’un des textes centraux du débat féministe des années 1970. Il est aussi, artistiquement, une déception : là où le roman de Pauline Réage était un texte glacial, littéraire et vertigineux sur la dépossession de soi, le film de Jaeckin livre un érotisme publicitaire, léché, esthétisant, qui vide le récit de sa dimension métaphysique. L’écart entre le livre et le film constitue en soi un objet d’étude : il montre ce qu’un texte perd lorsqu’on le traduit en images sans en comprendre l’enjeu.

Pauline Réage : le mystère d’un livre

En 1954, les éditions Jean-Jacques Pauvert publient « Histoire d’O », signé d’un nom inconnu : Pauline Réage. Le livre est préfacé par Jean Paulhan, académicien et figure majeure des lettres françaises, qui en fait l’éloge dans un texte intitulé « Le bonheur dans l’esclavage », lui-même scandaleux.

Le roman raconte la soumission volontaire d’une jeune photographe parisienne, O, qui accepte, par amour, d’être livrée par son amant René à un cercle d’hommes, au château de Roissy, puis à sir Stephen. L’anonymat de l’autrice suscite quarante ans de spéculations : on suppose un homme, on soupçonne Paulhan lui-même. Le prix des Deux Magots lui est décerné, ce qui provoque un scandale supplémentaire. Le parquet ouvre une enquête pour outrage aux bonnes mœurs.

Ce n’est qu’en 1994, dans un entretien accordé au New Yorker, que Dominique Aury (de son vrai nom Anne Desclos, 1907-1998), éminente traductrice, membre du comité de lecture de Gallimard, femme respectée du milieu littéraire, révèle qu’elle est l’autrice. Elle avait écrit ce livre à quarante-sept ans, pour Jean Paulhan, son amant, afin de retenir un homme qui prétendait qu’aucune femme n’était capable d’écrire un texte érotique. C’est une lettre d’amour, et un défi.

Just Jaeckin, l’homme d’Emmanuelle

Just Jaeckin (1940-2022) est photographe de mode lorsqu’il réalise, en 1974, « Emmanuelle », qui devient le plus grand succès du cinéma érotique français et l’un des plus grands succès du cinéma français tout court. Son style, hérité de la publicité et de la mode, se caractérise par une image léchée, des flous, des contre-jours, des intérieurs décorés, une lumière dorée.

Fort de ce triomphe, il est chargé de porter à l’écran « Histoire d’O ». La logique du producteur est claire : reproduire la recette. Le film est produit par la société de Gérard Lorin et distribué avec des moyens importants.

Cette continuité est aussi le problème du film. Jaeckin traite « Histoire d’O » comme il a traité « Emmanuelle » : comme un objet décoratif et sensuel, une invitation au voyage érotique. Or « Histoire d’O » n’est pas un livre sensuel : c’est un livre sur l’anéantissement.

Le roman contre le film

La force du roman de Réage tient à sa froideur. Le style est neutre, presque administratif, dépouillé de tout lyrisme. La narration ne s’attarde jamais sur le plaisir : elle décrit des procédures, des règles, des vêtements, des lieux, des positions. Ce ton clinique produit un effet de vertige, car il met en scène une désubjectivation méthodique : O consent à cesser d’être quelqu’un.

Le livre est ambigu jusqu’au malaise. On ne sait jamais si O est aliénée ou souveraine, victime ou mystique. Plusieurs critiques y ont lu une transposition profane de l’expérience mystique chrétienne, l’abandon de soi comme voie d’accès à l’absolu. La fin, dont deux versions existent, laisse O demander la permission de mourir.

Le film, lui, choisit la sensualité. Il baigne les scènes dans une lumière dorée, filme des corps beaux, des lieux luxueux, et propose une esthétique publicitaire séduisante. Ce faisant, il détruit exactement ce qui faisait la force du texte : sa neutralité glacée. Ce que le livre décrivait avec une distance insoutenable, le film le rend appétissant. Il transforme une méditation sur l’anéantissement du sujet en une rêverie chic.

Le refus de Jodorowsky

Un épisode éclaire ce que le film aurait pu être. Au début des années 1970, le producteur Allen Klein, qui finançait Alejandro Jodorowsky après le triomphe underground d’« El Topo » et de « La Montagne sacrée », lui proposa d’adapter « Histoire d’O ». Jodorowsky refusa catégoriquement, jugeant le projet contraire à ses convictions.

Ce refus provoqua la rupture avec Klein, qui bloqua alors pendant trente ans la distribution des deux films de Jodorowsky, les rendant invisibles jusqu’à leur restauration en 2007. Le cinéaste paya donc très cher son refus d’adapter « Histoire d’O ».

On ne saura jamais ce qu’aurait donné une adaptation par Jodorowsky, mais l’anecdote souligne que le livre pouvait susciter des projets radicalement différents. Confié à un photographe de mode, il devint un film de mode.

Le film et la loi X

La sortie du film coïncide avec un tournant réglementaire majeur. En 1975, le gouvernement de Valéry Giscard d’Estaing, après avoir libéralisé la censure cinématographique, instaure le classement X, assorti d’une fiscalité prohibitive et de l’interdiction de la publicité, afin de contenir l’explosion de la pornographie dans les salles.

« Histoire d’O » se situe exactement à la frontière : trop explicite pour l’érotisme grand public, trop soigné pour la pornographie. Il fut interdit aux moins de dix-huit ans mais échappa au X, ce qui lui permit une exploitation commerciale normale et un succès considérable.

Le film fut en revanche interdit dans de nombreux pays, notamment au Royaume-Uni pendant plus de vingt ans. Il fit l’objet, en France, de manifestations de groupes féministes qui l’accusaient de faire l’apologie de la violence contre les femmes.

La controverse féministe

« Histoire d’O », livre et film, est au centre d’un débat qui n’a jamais cessé. Pour une partie du féminisme, il s’agit d’une œuvre d’apologie de la soumission féminine, d’esthétisation de la violence, et le fait qu’il ait été écrit par une femme n’y change rien : il reproduit et légitime un imaginaire de domination.

D’autres, dont Susan Sontag dans son essai « L’imagination pornographique » (1967), défendent la valeur littéraire du texte et y voient une exploration authentique d’une expérience limite. Le débat recoupe celui, plus large, qui a divisé le féminisme sur la pornographie et sur la question du consentement.

Le film, lui, échappe difficilement à la critique. Là où le roman maintient une ambiguïté rigoureuse et laisse le lecteur seul face à sa propre lecture, le film adopte un point de vue : celui de la caméra qui contemple. Il fait du corps de son actrice, Corinne Cléry, un objet de contemplation, et livre une esthétisation qui ne pose aucune question. C’est cette absence de position, ce confort visuel, qui le rend indéfendable là où le livre demeure discutable.

Conclusion : ce qui s’est perdu

« Histoire d’O » de Just Jaeckin est un film important par ce qu’il révèle, non par ce qu’il accomplit. Il est le témoin d’un moment précis de l’histoire française, celui où la libération sexuelle des années 1970 rencontre l’industrie du cinéma, la publicité, et la marchandisation.

Il est surtout la démonstration qu’un texte peut être trahi non par la censure mais par l’embellissement. Anne Desclos avait écrit un livre effrayant, sec, dépourvu de complaisance, où une femme disparaît. Just Jaeckin en a tiré un film joli.

Le paradoxe final est là : c’est le film, non le livre, qui a fixé « Histoire d’O » dans l’imaginaire collectif comme un objet érotique élégant. La postérité a retenu l’image de mode et oublié le vertige. Il n’est pas certain que Dominique Aury, qui écrivait pour un homme et contre lui, y aurait vu autre chose qu’un malentendu.

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