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La carte du fond des mers – Marie Tharp

La carte du fond des mers – Marie Tharp

Celle qui a peint le paysage que personne n’avait jamais vu

J’avais une toile blanche à remplir de possibilités extraordinaires, un fascinant puzzle à reconstituer. C’était une chance unique dans une vie — unique dans l’histoire du monde — pour n’importe qui, mais surtout pour une femme des années 1940.
Marie Tharp

Il faut d’abord la regarder sans rien savoir. Une planisphère où les continents ont pâli, jaunes et sans importance, tandis que l’eau — d’ordinaire ce vide bleu que les cartes traversent pour aller d’une terre à l’autre — s’est mise à avoir des montagnes. Une chaîne unique, sombre, hérissée, part de l’Islande, descend tout l’Atlantique en épousant la courbe des deux Amériques et de l’Afrique comme une couture, contourne le cap, remonte vers l’océan Indien, se divise, repart, et finit par ceindre la planète entière. Soixante-cinq mille kilomètres de reliefs que personne n’avait jamais vus, et pour cause : ils sont sous trois kilomètres d’eau.

Cette image a été peinte en 1977 par un Autrichien qui, jusque-là, faisait des panoramas de stations de ski.

Une femme à qui l’on interdisait de monter à bord

Marie Tharp (1920-2006) entre en 1948 au Lamont Geological Observatory de l’université Columbia, avec un master de géologie pétrolière du Michigan et une consigne implicite : les femmes ne vont pas en mer. Les navires de recherche lui sont fermés — elle n’embarquera pour la première fois qu’en 1965, après dix-sept ans de travail sur les océans. Son bureau est à terre, et son matériau, ce sont des rouleaux de papier : les enregistrements de sondeurs à écho rapportés par les autres, ligne par ligne, traversée par traversée.

Ce désavantage a fait toute l’affaire. Parce qu’elle ne voit pas la mer, elle voit les données ; et parce qu’elle voit les données pendant que les autres naviguent, elle est la seule à les avoir toutes sous les yeux en même temps.

Le sillon qui n’aurait pas dû être là

En 1952, en alignant six profils de l’Atlantique Nord, elle remarque une chose qui revient dans chacun : au sommet de la dorsale médio-atlantique, une entaille en V, profonde, continue. Une vallée fendant la crête d’une chaîne de montagnes, sur toute sa longueur.

Elle en tire la seule conclusion possible : le plancher océanique s’y écarte. C’est-à-dire — mot alors quasi obscène dans la géologie américaine — la dérive des continents.

Bruce Heezen, son collègue, balaie l’hypothèse d’une formule qui lui a survécu : girl talk. Des bavardages de fille. Il lui fait tout recommencer. Elle recommence, et le V est toujours là.

Ce qui emporte l’affaire vient d’à côté. Le laboratoire cartographiait par ailleurs les épicentres des séismes sous-marins, pour un travail sans rapport, sur les câbles télégraphiques. Quand on superpose les deux tracés, les épicentres tombent dans la vallée de Tharp, sur toute sa longueur. La Terre elle-même signait la démonstration. Heezen changea d’avis, et la théorie qu’il avait qualifiée de bavardage devint, en dix ans, la tectonique des plaques.

Peindre pour contourner le secret militaire

Restait à publier. Or, en pleine guerre froide, la Marine américaine classe secrète la bathymétrie détaillée des océans : une carte de contours du fond de l’Atlantique est un cadeau aux sous-marins soviétiques.

Tharp et Heezen trouvent la sortie par le côté : puisqu’ils ne peuvent pas publier des courbes de niveau, ils publieront des dessins. Le « diagramme physiographique » — un relief vu obliquement, ombré, dessiné à la main — dit tout ce qu’il y a à voir sans livrer une seule cote exploitable. Le premier paraît en 1957 pour l’Atlantique Nord, puis l’Atlantique Sud, puis l’océan Indien.

C’est une des rares fois où une contrainte de censure a produit un progrès esthétique : contraints au dessin, ils ont rendu le fond des mers regardable, donc compréhensible par des gens qui n’étaient pas géophysiciens. Aucune carte de contours n’aurait convaincu le public. Celle-là l’a fait.

Le peintre des Alpes appelé au fond de l’eau

Pour le grand œuvre — le monde entier d’un seul tenant —, ils font appel à Heinrich C. Berann (1915-1999), d’Innsbruck. Berann n’est pas géologue : il est le père du panorama moderne, l’homme qui a peint le Grossglockner en 1934, des sites olympiques, les cartes du National Geographic, et plus tard les quatre grands panoramas des parcs nationaux américains — Yosemite, Yellowstone, Denali, North Cascades. Plus de cinq cents panoramas en cinquante ans de métier.

Il travaille d’après les profils de Tharp comme il travaillerait d’après une vallée tyrolienne : lumière rasante, ombres portées, exagération verticale, couleurs qui étagent la profondeur. Le résultat n’est pas une illustration de la science — c’est un paysage, avec ses avant-plans et ses lointains. On y lit d’un coup d’œil ce qu’aucun tableau de chiffres ne dit : que les fosses sont des gouffres étroits collés aux côtes, que les dorsales sont des chaînes de montagnes, que le Pacifique est strié comme un champ labouré par les failles transformantes.

Regardez l’Atlantique : la dorsale y a exactement la forme de l’espace entre l’Afrique et l’Amérique du Sud. C’est le puzzle de Wegener, refermé par la peinture.

1977

La World Ocean Floor paraît en 1977, sous l’égide de l’Office of Naval Research. Trente ans de sondages, de rouleaux de papier et de nuits de dessin.

Le 21 juin de cette même année, Bruce Heezen meurt d’une crise cardiaque à bord du sous-marin de recherche NR-1, au-dessus de la dorsale de Reykjanes, au large de l’Islande — c’est-à-dire à la verticale exacte de la vallée qu’il avait refusé de croire vingt-cinq ans plus tôt. La carte lui est dédiée.

Marie Tharp lui survivra vingt-neuf ans. En 1997, la Bibliothèque du Congrès la range parmi les quatre plus grands cartographes du XXe siècle. Elle disait n’avoir aucune rancune : « J’ai travaillé dans l’ombre presque toute ma carrière de scientifique, mais je n’ai absolument aucun ressentiment. J’estimais avoir de la chance d’avoir un travail aussi intéressant. »

Ce que l’on regarde, au juste

L’image reproduite ci-dessous n’est pas l’affiche imprimée que l’on voit partout : c’est la peinture originale de Berann, conservée à la Bibliothèque du Congrès — 106 × 189 cm de gouache. On y voit ce que l’impression efface : la bordure de papier, les coutures verticales des feuilles, et surtout l’absence totale de texte. Pas un nom de fosse, pas une latitude. Rien que le relief.

C’est peut-être pour cela qu’elle nous va si bien ici. Une carte sans mots, faite par une femme qu’on empêchait de voir la mer et par un peintre de montagnes, qui montre le seul paysage de la Terre où personne n’ira jamais marcher.

World Ocean Floor — peinture de Heinrich C. Berann, 1977, d'après Marie Tharp et Bruce Heezen

Heinrich C. Berann, World Ocean Floor (1977), d’après les relevés de Marie Tharp et Bruce C. Heezen — peinture originale, Library of Congress.

Télécharger la carte en pleine résolution — 24 190 × 13 977 pixels. ⚠️ Fichier de 50 Mo : à éviter en connexion mobile.

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