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Ponyo sur la falaise – Hayao Miyazaki

Ponyo sur la falaise – Hayao Miyazaki

En 2008, après la noirceur du « Château ambulant » et la gravité de « Princesse Mononoké », Hayao Miyazaki, soixante-sept ans, réalise « Ponyo sur la falaise » (« Gake no ue no Ponyo »), film d’une candeur radicale destiné aux enfants de cinq ans. Aucune image de synthèse, aucun ordinateur : cent soixante-dix mille dessins entièrement réalisés à la main, du jamais vu même chez Ghibli. Miyazaki, qui avait vu son studio glisser vers le numérique, décide de faire machine arrière et de tout dessiner, y compris les vagues, l’eau, l’écume, la houle, c’est-à-dire précisément ce que le numérique excelle à produire. Le résultat est une œuvre à la fois enfantine et vertigineuse, où un tsunami engloutit une ville sous le regard émerveillé d’une petite fille poisson, et où l’apocalypse a le visage d’un jeu. Sous ses dehors de comptine, « Ponyo » est l’un des films les plus étranges et les plus radicaux de son auteur.

Un retour au dessin, contre son époque

Le point de départ est un refus. Miyazaki, ayant constaté l’usage croissant de la 3D et des outils numériques dans son propre studio, décide de revenir intégralement au crayon. Il exige que tout, absolument tout, soit dessiné : non seulement les personnages, mais les décors, la mer, les remous, les bulles, les reflets. Il proscrit toute image de synthèse.

Ce choix impose une charge de travail écrasante : environ cent soixante-dix mille dessins, un record pour un film Ghibli. Les vagues, en particulier, sont animées image par image et dotées de visages, d’yeux, de gueules : la mer de « Ponyo » n’est pas un décor mais un personnage, une masse vivante de poissons-vagues.

Miyazaki assumait ce geste comme une déclaration : à l’heure où le photoréalisme numérique devient la norme, il choisit délibérément le dessin, l’aplat, la ligne, la déformation. « Ponyo » est un film qui revendique d’être visiblement dessiné. Ses paysages, aux couleurs pastel de crayon de couleur, ressemblent volontairement à des dessins d’enfant.

Une Petite Sirène nippone

Le récit adapte librement « La Petite Sirène » d’Andersen, dont Miyazaki avait déjà envisagé l’adaptation. Une petite créature marine, fille du sorcier Fujimoto et de la déesse de la mer Granmamare, s’échappe de chez elle, se retrouve coincée dans un bocal et est recueillie par Sōsuke, un garçon de cinq ans vivant avec sa mère dans une maison au sommet d’une falaise. Il la baptise Ponyo. Elle goûte du sang humain en léchant une coupure du garçon, ce qui déclenche sa métamorphose : elle veut devenir humaine.

Miyazaki écarte tout ce qui, chez Andersen, relève du sacrifice et de la douleur : pas de langue coupée, pas de pas qui font souffrir, pas d’écume. La transformation de Ponyo est un débordement de joie, un jaillissement de puissance vitale incontrôlée. Elle court sur le dos des vagues, membres tendus, en riant.

Mais son désir bouleverse l’équilibre du monde. Sa métamorphose déchire la frontière entre la mer et la terre : la lune se rapproche, les marées enflent, un tsunami submerge la ville, et des poissons du Dévonien, disparus depuis quatre cents millions d’années, nagent au-dessus des rues englouties. Le désir d’un enfant provoque une catastrophe planétaire, et le film ne le lui reproche pas.

L’apocalypse joyeuse

C’est là que réside l’étrangeté profonde de « Ponyo ». Le film met en scène une inondation qui détruit une ville entière, et il la filme comme une fête. Les habitants ne meurent pas, ne paniquent pas, ne souffrent pas : ils montent dans des barques et se saluent avec courtoisie. La mère de Sōsuke, Lisa, conduit sa voiture à toute allure sur une route battue par les flots, en riant.

Cette absence totale de conséquence tragique a désorienté nombre de spectateurs adultes. Est-ce une négligence ? Un déni ? En réalité, Miyazaki adopte rigoureusement le point de vue d’un enfant de cinq ans, pour qui l’eau qui monte est d’abord une merveille, et pour qui la catastrophe n’existe pas comme catégorie. Le film ne raconte pas un tsunami : il raconte comment un enfant de cinq ans voit un tsunami.

Cette lecture prit une résonance troublante en mars 2011, lorsqu’un véritable tsunami dévasta le Tōhoku. Le film, sorti trois ans plus tôt, montrait une ville côtière japonaise engloutie, des maisons sous l’eau, des bateaux échoués sur les collines. Miyazaki, bouleversé, se rendit dans les zones sinistrées. La coïncidence a durablement modifié le regard porté sur « Ponyo », y compris au Japon.

L’eau, personnage principal

L’animation de l’eau constitue la performance technique majeure du film et probablement le sommet du dessin animé traditionnel. Miyazaki refuse le réalisme : ses vagues ne ressemblent pas à des vagues. Ce sont des poissons géants aux yeux ronds, des masses bleues et blanches qui galopent, des créatures. La mer n’imite pas la mer : elle en exprime la puissance par un moyen purement graphique.

La séquence où Ponyo court sur les vagues pour rejoindre la voiture de Lisa, membres écartés, hilare, tandis que la houle prend la forme d’un banc de poissons monstrueux, est l’une des plus prodigieuses jamais animées. Elle procure une sensation physique de vitesse et de danger que nul rendu photoréaliste n’atteint.

Le son participe de cette exaltation. La partition de Joe Hisaishi, ample et wagnérienne (le motif de Ponyo cite délibérément la Chevauchée des Walkyries), confère à cette histoire d’enfants une dimension mythologique. La chanson-générique, comptine irrésistible, est devenue un phénomène national au Japon.

Ce que le film dit des adultes

Sous la fable se cache une observation sociale précise. Sōsuke, cinq ans, vit avec une mère qui conduit vite, jure, travaille dans une maison de retraite, et laisse son fils seul à la maison. Son père, marin, ne rentre pas : la scène où l’enfant, du haut de la falaise, échange avec le bateau paternel des signaux lumineux en morse, et où le père annonce qu’il ne viendra pas, est d’une tristesse contenue remarquable.

Sōsuke est un enfant qui doit être fort, qui rassure sa mère, qui prend soin d’une créature plus petite que lui. Sa maturité est celle des enfants dont les parents sont absents. Miyazaki, qui a souvent dit avoir été un père défaillant, filme ici avec une lucidité douloureuse la solitude de l’enfance moderne.

Les vieilles dames de la maison de retraite, en particulier Toki, acariâtre et clouée dans un fauteuil roulant, forment le contrepoint. Sous l’eau, dans la bulle protectrice de Granmamare, elles retrouvent l’usage de leurs jambes et courent dans l’herbe. Cette image, magnifique et ambiguë, a été interprétée par beaucoup comme une représentation du passage dans l’au-delà. Miyazaki n’a jamais confirmé.

Réception : un succès et un malentendu

Le film est un immense succès au Japon, avec plus de douze millions de spectateurs. À l’étranger, l’accueil critique est chaleureux mais souvent perplexe. Beaucoup y voient un Miyazaki mineur, une régression enfantine après les fresques adultes de « Mononoké » et de « Chihiro ». Le film est loué pour sa beauté, mais son absence apparente d’enjeu déconcerte.

Cette lecture méconnaît le projet. « Ponyo » n’est pas un film pour adultes qui aurait raté sa cible : c’est un film délibérément conçu pour des enfants de cinq ans, avec la conviction que rien n’est plus difficile ni plus noble. Miyazaki considérait qu’un film capable de tenir un enfant de cet âge, sans cynisme ni clin d’œil aux parents, constituait le sommet du métier.

Le temps lui a donné raison. « Ponyo » est aujourd’hui reconnu comme l’une des grandes réussites du studio, et son animation aquatique est étudiée dans le monde entier comme un accomplissement indépassé du dessin traditionnel.

Conclusion : le dernier grand film dessiné

« Ponyo sur la falaise » est probablement le dernier grand long-métrage d’animation entièrement dessiné à la main de l’histoire du cinéma commercial. Cette seule circonstance lui confère une valeur patrimoniale considérable. Il constitue l’ultime démonstration de ce qu’un crayon peut faire quand des centaines de mains le tiennent pendant trois ans.

Mais il vaut surtout par son audace conceptuelle. Faire un film sur une catastrophe naturelle en épousant si totalement le regard d’un enfant que la catastrophe cesse d’en être une, c’est un pari qu’aucun cinéaste n’avait tenté. Il fallait, pour l’oser, une confiance absolue dans la vision enfantine et un mépris total pour la vraisemblance adulte.

À la toute fin, Ponyo saute et embrasse Sōsuke, et devient une petite fille. Le monde est sauvé, la mer se retire, et personne n’a rien compris à ce qui s’est passé. C’est exactement ainsi que l’enfance se souvient de tout.

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