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Aya et la sorcière – Gorō Miyazaki

Aya et la sorcière – Gorō Miyazaki

Le 30 décembre 2020, la chaîne publique NHK diffuse « Aya et la sorcière » (« Āya to majo »), troisième long-métrage de Gorō Miyazaki et premier film entièrement réalisé en images de synthèse par le studio Ghibli. La rupture est brutale : depuis trente-cinq ans, l’identité de Ghibli reposait sur le dessin à la main, jusqu’à l’obstination de « Ponyo » et ses cent soixante-dix mille dessins. Cette fois, tout est modélisé, texturé, éclairé par ordinateur. L’accueil est glacial. Le film, qui figurait au palmarès officiel du Festival de Cannes annulé pour cause de pandémie, est massivement rejeté par la critique, qui lui reproche son esthétique plastique, son récit inabouti et son absence de conclusion. Il constitue à ce jour le point le plus bas de la filmographie du studio. Il mérite pourtant qu’on l’examine, ne serait-ce que parce qu’il pose, en creux, la question la plus urgente à laquelle Ghibli fait face : que devient un studio artisanal quand ses artisans vieillissent ?

Gorō Miyazaki : troisième tentative

Fils aîné de Hayao Miyazaki, né en 1967, Gorō a d’abord fui l’animation. Paysagiste de formation, il conçut le musée Ghibli de Mitaka, dont il fut le premier directeur. C’est le producteur Toshio Suzuki qui, en 2005, le poussa à réaliser « Les Contes de Terremer », contre l’avis violent de son père, dans un épisode qui brisa durablement leurs relations et produisit un film unanimement éreinté, y compris par Ursula K. Le Guin elle-même.

« La Colline aux coquelicots » (2011), réalisé sur un scénario coécrit par Hayao, marqua sa réhabilitation : film modeste, sobre, réussi. Gorō se tourna ensuite vers la télévision, avec la série « Ronja, fille de brigand » (2014), premier projet Ghibli en images de synthèse, adapté d’Astrid Lindgren.

« Aya et la sorcière » prolonge cette expérience numérique en format long. Le projet est initié par Hayao Miyazaki lui-même, qui en fournit l’idée et la planification, et qui adoube la démarche. Il ne s’agit donc pas d’une trahison du fils : c’est une commande du père.

Diana Wynne Jones, encore

Le film adapte « Earwig and the Witch », dernier roman de Diana Wynne Jones, publié en 2011, l’année de sa mort. Ghibli avait déjà adapté cette autrice avec « Le Château ambulant ». Le livre est un court récit pour enfants, cocasse et cruel, qui se termine abruptement, sans résolution : l’autrice envisageait vraisemblablement une suite qu’elle n’eut pas le temps d’écrire.

Le film reprend cette structure inachevée, ce qui explique la frustration de nombreux spectateurs. Aya, orpheline manipulatrice et sûre d’elle, placée dans un foyer, est adoptée par un couple étrange : Bella Yaga, sorcière acariâtre qui veut une paire de mains supplémentaires, et le Mandrake, démon irascible qui explose de rage quand on le dérange. Aya, loin de subir, entreprend méthodiquement de retourner la situation à son avantage.

Il n’y a ni quête, ni conflit majeur, ni révélation. Le film est une comédie domestique sur une enfant qui apprivoise deux adultes toxiques. Ce dispositif, parfaitement viable en littérature, ne suffit pas à tenir quatre-vingt-deux minutes de cinéma.

Le choc esthétique

Le grief principal porte sur l’image. Le rendu en images de synthèse d’« Aya » n’est ni photoréaliste ni stylisé : il tente d’imiter, en volume, l’apparence d’un dessin Ghibli. Le résultat est une esthétique lisse, aux textures plastifiées, aux cheveux figés, aux visages caoutchouteux, qui évoque plus une cinématique de jeu vidéo de milieu de gamme qu’un film Pixar.

L’équipe disposait d’un budget et d’un calendrier bien inférieurs à ceux d’un long-métrage Ghibli classique, le projet étant conçu pour la télévision. Les moyens ne suivaient pas l’ambition. Comparé à ce que produisaient alors Pixar, Sony ou même les studios chinois, l’écart technique est cruel.

Ce qui frappe surtout, c’est la perte de ce qui faisait Ghibli : le tremblé de la ligne, le grain de l’aquarelle, l’irrégularité de la main. L’animation de synthèse d’« Aya » est propre, stable, régulière, et donc inerte. Le paradoxe est saisissant : en modernisant sa technique, le studio a perdu sa modernité.

Ce que le film réussit tout de même

Il serait injuste de tout condamner. Aya elle-même est un personnage remarquable, et remarquablement antipathique : elle ment, manipule, calcule, s’entend admirablement à faire faire aux adultes ce qu’elle veut, et n’éprouve aucun remords. Dans un catalogue peuplé d’héroïnes vertueuses, sa rouerie est rafraîchissante.

Le film s’inscrit ainsi dans une tradition anglaise du méchant enfant, celle de Roald Dahl, où l’on admire la ruse plutôt que la bonté. Aya ne veut pas être aimée : elle veut le contrôle. Sa réplique la plus révélatrice affirme sa capacité à obtenir de n’importe qui ce qu’elle désire.

Le décor, une maison anglaise des années 1990 saturée d’objets, de fioles, de grimoires et de saletés, est richement conçu. Et la bande-son, avec ses morceaux de rock psychédélique fictifs attribués au groupe des trois protagonistes dans leur jeunesse, ouvre une piste que le film n’exploite jamais : ces trois sorciers furent visiblement des musiciens, et cette histoire-là aurait valu d’être racontée.

Le problème de fond : la relève

« Aya » ne peut se comprendre qu’à la lumière d’une crise industrielle. Ghibli est un studio dont le savoir-faire repose sur des animateurs formés dans les années 1970 et 1980, exceptionnellement doués, exceptionnellement dévoués, et exceptionnellement mal payés. Ce modèle est mort. Les jeunes animateurs japonais, sous-rémunérés et surexploités, quittent le métier ou partent à l’étranger.

Le studio a perdu son héritier désigné, Yoshifumi Kondō, mort en 1998. Il a vu partir Mamoru Hosoda. Il a fermé son département de production en 2014 après « Le vent se lève ». Hayao Miyazaki a dépassé quatre-vingts ans, Isao Takahata est mort en 2018. Suzuki cherche, depuis vingt-cinq ans, un successeur qu’il ne trouve pas.

Le passage à la 3D est donc une réponse rationnelle à un problème réel : il n’y a plus assez de mains. Que cette réponse ait produit un film médiocre ne l’invalide pas comme diagnostic. La question demeure : Ghibli peut-il survivre à Miyazaki, et sous quelle forme ? La vente du studio au groupe Nippon Television, en 2023, suggère que la réponse est loin d’être trouvée.

Une réception impitoyable

Le film est éreinté. Les critiques japonais, occidentaux, les fans, tous convergent : c’est le plus mauvais film jamais produit par Ghibli. Certains vont jusqu’à contester qu’il s’agisse d’un film Ghibli, ce qui est injuste puisque Hayao Miyazaki en est le concepteur.

La comparaison avec « Les Contes de Terremer » s’impose : Gorō Miyazaki se retrouve, quinze ans plus tard, dans la même position de fils accusé de dilapider l’héritage. Cette fois, pourtant, sa responsabilité est moindre : c’est le studio, et son père, qui ont décidé du virage numérique et du budget télévisuel.

Gorō Miyazaki, dans les entretiens, a assumé le projet sans se dérober, tout en reconnaissant les contraintes. Sa position, une fois de plus, est intenable : il porte un nom qui interdit l’indulgence.

Conclusion : le prix du nom

« Aya et la sorcière » est un film raté. Sa laideur relative, son récit tronqué, son absence de fin en font une déception. Il n’y a pas lieu de le défendre contre l’évidence.

Mais il est aussi un symptôme, et à ce titre il est précieux. Il documente le moment où le studio d’animation le plus prestigieux du monde a compris qu’il ne pouvait plus faire ce qu’il faisait, et qu’il ne savait pas encore faire autre chose. Il documente aussi le destin d’un homme qui, quel que soit son travail, sera toujours jugé comme le fils.

Le film s’arrête net, sans conclusion, comme le roman dont il est tiré. Cette absence de fin, involontairement, est la plus juste des métaphores : Ghibli, en 2020, ne savait pas comment son histoire se terminerait. Trois ans plus tard, un vieil homme de quatre-vingt-deux ans reprendrait le crayon et livrerait « Le Garçon et le Héron ». La relève, elle, n’est toujours pas là.

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