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L’alphabet des buvards Larousse – Ch. E. Glachant

L’alphabet des buvards Larousse – Ch. E. Glachant

Une réclame de dictionnaire, et la plus étrange contrainte de composition qu’une langue ait imposée à un dessinateur

Petit Larousse = grand ami.
Imprimé sur chacune de ces feuilles

Sur la feuille du C, il y a quarante objets. Une église, un château, un cerf, un chasseur, un chien, un cheval, un cavalier, un cochon, un coq, un canard, un chat, un chariot, une cafetière, une clé, un cerisier, une citrouille, un cactus, une chauve-souris — et cela continue jusqu’au bord du papier, sans un centimètre de repos.

Sur la feuille du W, il y a neuf objets, et un immense vide blanc au milieu.

Ces deux feuilles ont été dessinées par la même main, la même année, pour la même série, et rien ne sépare leur composition qu’un fait de langue : en français, il existe beaucoup de mots qui commencent par C, et presque aucun qui commence par W. C’est tout le sujet de ces vingt-quatre images. Ce n’est pas le dessinateur qui a décidé de la densité de ses planches, c’est le dictionnaire.

Un objet qui passait la journée sous la main

Il faut d’abord se rappeler ce qu’est un buvard. Une feuille de papier non collé, poreuse, qu’on posait sur l’encre fraîche pour la boire avant de refermer le cahier. Tant qu’on a écrit à la plume, chaque écolier de France en avait un sur son pupitre, du matin au soir, tous les jours de l’année. Le stylo à bille l’a fait disparaître si complètement qu’il faut aujourd’hui l’expliquer.

Or aucun support publicitaire n’a jamais eu cette position. Une affiche, on passe devant. Une page de revue, on la tourne. Le buvard, lui, restait sous la main de l’enfant pendant les heures où il s’ennuyait, et l’enfant qui s’ennuie regarde ce qu’il a devant lui. Les maisons françaises l’ont compris très tôt : le buvard réclame est devenu, dans les années 1950 et 1960, un genre à part entière, avec ses imprimeurs, ses dessinateurs et ses collectionneurs — le mot est même imprimé en bas à gauche de ces feuilles-ci : « buvard de collection ».

Larousse a fait mieux que d’occuper la place. La maison a compris qu’un enfant qui s’ennuie peut faire davantage que regarder : il peut chercher. Le bloc bleu, en haut à droite, donne la règle du jeu en cinq lignes : amusez-vous à collectionner les buvards Larousse du jeu des mots, trouver le plus grand nombre de mots commençant par la lettre indiquée. Et en bas de chaque planche, en petites capitales bleues, le chiffre à battre : 24 mots à trouver, 36 mots à trouver, 9 mots à trouver.

Un nom en bas à droite

Ces feuilles circulent aujourd’hui sans nom d’auteur, décrites comme la réclame d’une maison d’encyclopédies. Elles sont pourtant signées, et lisiblement : en bas à droite de chaque planche complète, en caractères de trois millimètres, « création Ch. E. Glachant, imprimerie Larousse ». En bas à gauche, la mention légale : « imprimé en France ». Et en haut à droite, la semeuse au pissenlit avec la devise que la maison porte depuis 1876, je sème à tout vent.

Le nom de Glachant n’a pas traversé le siècle : il ne figure dans aucune histoire de l’illustration, et l’on ne sait à peu près rien de lui. Ce qu’il a laissé est pourtant conservé — le Musée national de l’Éducation catalogue la série buvard par buvard, lettre par lettre, comme un document scolaire. C’est le sort ordinaire de l’imprimé publicitaire : on garde la feuille, on perd l’homme.

La langue fait la mise en page

Le chiffre imprimé sur chaque planche transforme la série en un objet qu’on peut mesurer. Les voici, dans l’ordre de l’alphabet : A 24, B 36, C 40, D 21, E 29, F 30, G 23, H 24, I 16, J 26, K 12, L 27, M 24, P 26, Q 11, R 23, S 30, T 30, U 14, V 25, W 9, X 12, Y 11, Z 11. Cinq cent trente-quatre objets pour vingt-quatre feuilles, soit vingt-deux en moyenne — mais une moyenne qui ne veut rien dire, puisque la planche la plus riche en porte plus de quatre fois plus que la plus pauvre.

Ce classement n’est pas celui des lettres les plus fréquentes du français — sinon le E arriverait en tête et le I serait au sommet. C’est celui des lettres les plus productives à l’initiale, c’est-à-dire par lesquelles commencent le plus grand nombre de mots : C, B, S, T, F, E. Le I, si commun à l’intérieur des mots, n’obtient que seize images ; le U, qu’on écrit à longueur de ligne, en obtient quatorze.

La conséquence graphique est saisissante. Le dessinateur d’une série ordinaire cherche un rythme, alterne les pleins et les vides, dose. Celui-ci ne peut pas : on lui livre un quota, et il doit le loger. Le B empile trente-six vignettes en trois registres, jusqu’à glisser un bébé, un berceau, une balançoire et une banane à l’intérieur même des deux ventres de la lettre. Le C fait déborder le paysage par le haut. Le W, lui, n’a rien à mettre : la lettre y devient énorme, elle mange le tiers gauche du papier, et la moitié de la feuille reste blanche parce qu’il n’y a rien d’autre à dire.

Il y a peu d’exemples aussi purs d’une forme entièrement dictée du dehors. Ces vingt-quatre compositions sont un relevé statistique du lexique français, exécuté à la main et en couleurs.

Les lettres pauvres sont les plus belles

C’est une loi assez générale de la création : la contrainte serrée vaut mieux que la liberté. Les planches surchargées sont plaisantes ; les planches affamées sont admirables, parce qu’on y voit le dessinateur travailler.

Le Q, onze mots. Il faut remplir une feuille entière avec une lettre que le français n’emploie presque jamais seule. Glachant s’en sort par le haut : un quadrimoteur en vol, vu de dessous, ailes écartées sur tout le ciel de la planche ; un quatuor à cordes en costume bleu ; un quadrige lancé au galop, trois chevaux rouges et un char ; et, alignés au cordeau, cinq nourrissons identiques qui hurlent — les quintuplés. On ne dessine pas des quintuplés par goût. On les dessine parce qu’il faut onze mots et qu’il n’y en a pas douze.

Le X, douze mots. Là, il n’y a plus de français du tout. Une seule image ordinaire, un xylophone, et onze autres allées chercher dans la nomenclature savante : un crabe, un écureuil, un scarabée, des papillons, une sauterelle, une libellule, des plantes, un oiseau. Ce sont des noms de genres zoologiques et botaniques, et la planche du X est ainsi la seule de la série qu’un enfant ne pouvait pas gagner — un magnifique aveu d’impuissance, tenu jusqu’au bout avec sérieux.

Le W, neuf mots. Une fontaine Wallace, verte et bleue, plantée seule dans l’angle. Un wapiti. Des wagons de marchandises et un wagonnet de charbon. Un wharf sur pilotis. Un promeneur en waterproof sous la pluie, mains dans les poches. Neuf mots, dont trois sont des emprunts à l’anglais et un est le nom d’un philanthrope anglais mort en 1890 : le W est la lettre où le français avoue qu’il a fait ses courses ailleurs.

Le Z, onze mots. Un zèbre, un zébu, un zouave en culotte bouffante, un zodiaque en roue bleue avec les quatre saisons au centre, un zinnia, une zibeline, une zygène, un zigzag d’éclair, une sagaie. Et puis, posé tout seul au milieu du blanc, sans rien autour, un petit rond bleu. C’est le zéro. Le dessinateur, à court de choses à représenter, a représenté rien — et l’a compté comme un mot. C’est le trait d’esprit le plus fin de toute la série.

Le K, douze mots. Un kayak, un kiosque à musique, un kilt, un kimono, un kakémono déroulé, un kangourou, des kakis sur leur branche, un klaxon à poire, un képi. Presque tout y est étranger, et l’on obtient sans le vouloir une petite carte du monde vue de France en 1960 : l’Écosse, le Japon, l’Australie.

Cinq encres, et beaucoup de papier

La mesure sur les vingt-quatre feuilles donne un résultat net : le papier occupe à lui seul 57 % de la surface imprimée. Vient ensuite le vermillon, à 15 % — le double du bleu, quatre fois le vert, cinq fois le noir. Le jaune, lui, ne couvre que trois millièmes de la série.

Cinq couleurs, donc, et la première est écrasante. Sur les vingt-quatre planches, la lettre est toujours vermillon, sans une exception, et c’est toujours la plus grande forme de la feuille : elle donne l’échelle, elle tient la composition, et l’œil la trouve avant de savoir ce qu’il regarde.

Quant à l’orange des animaux — la girafe, le tigre, le renard, le kangourou, le cerf —, ce n’est pas une sixième encre. À la mesure, le rouge y reste saturé et seul le vert monte : c’est le même vermillon, posé sur le jaune. Une économie de dessinateur d’imprimerie, qui obtient une couleur de plus sans passage supplémentaire sous la presse.

Le reste suit la même logique d’aplat : aucun modelé, aucune ombre portée, aucun dégradé nulle part. Le pelage du zèbre est du noir sur du blanc, l’hippopotame est une seule forme grise, l’éléphant aussi. Ce qui distingue un animal d’un autre n’est jamais sa matière, toujours sa silhouette — et c’est précisément ce qu’il faut pour un jeu où il s’agit de nommer, non de contempler.

Un inventaire involontaire de la France de 1960

Comme il fallait des mots et non des idées, la série a ramassé tout ce qui traînait dans le monde visible de l’époque — et l’a fixé sans le vouloir.

Sur la lettre A : une 2 CV verte, une ambulance à croix rouge, un accordéon, un arlequin. Sur la lettre J : une jeep, une jonque, un juge en robe et rabat, des jumeaux dans leur landau, des jonquilles, et un homme de dos lisant un journal dont on lit très bien le titre — Le Monde. Sur la lettre T : un téléphone noir à cadran, une tente canadienne, un torero. Sur la lettre P : une péniche, un pont, un pianiste à queue-de-pie, un peintre en blouse devant son chevalet.

Et partout, la campagne : des charrettes à bras, des attelages, des chèvres, des marchandes des quatre-saisons, des moulins, des meules. La France de ces feuilles est encore aux trois quarts rurale, et l’aviation y est un quadrimoteur à hélices.

La seule récompense du jeu, c’est d’ouvrir le livre

Il faut revenir à ce que cet objet est : une publicité, distribuée gratuitement, pour vendre des dictionnaires. Le bloc bleu le dit sans détour — « les dictionnaires Larousse, indispensables aux écoliers comme aux adultes, sont en vente chez tous les libraires ».

Mais regardez le mécanisme. On ne promet à l’enfant ni cadeau, ni concours, ni prix à réclamer. On lui promet un chiffre : quarante mots existent, tu en as trouvé trente et un. Où sont les neuf autres ? Il n’y a qu’un endroit où aller les chercher, et c’est le produit lui-même. La réclame ne vante pas le dictionnaire : elle fabrique le manque qu’il est le seul à combler.

Le jeu n’était d’ailleurs pas truqué. La Maison d’École de Pouilly-le-Fort, qui a publié les réponses de la planche du C, en dénombre quarante et un là où la feuille n’en promet que quarante — « et on peut en trouver d’autres ». Le chiffre imprimé est un plancher, pas un plafond : l’enfant qui cherchait bien battait l’éditeur, et c’était prévu.

Il reste vingt-quatre feuilles sur vingt-six — le N et l’O manquent à cette numérisation. Cela fait quand même cinq cent trente-quatre petites choses dessinées à la main pour qu’un enfant, quelque part, entre deux dictées, ait envie d’ouvrir un livre pour savoir comment elles s’appellent. On a fait de la publicité bien pire depuis.

Les vingt-quatre feuilles, dans l’ordre de l’alphabet.
Buvards publicitaires Larousse, série « Jeu des mots », création Ch. E. Glachant, Imprimerie Larousse, années 1960 — exemplaires numérisés par Present & Correct.

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