
Le garçon et le héron – Hayao Miyazaki

Le 14 juillet 2023, « Le Garçon et le Héron » (« Kimitachi wa dō ikiru ka », littéralement « Et vous, comment vivrez-vous ? ») sort au Japon sans bande-annonce, sans affiche autre qu’un unique dessin de héron, sans interview, sans le moindre élément promotionnel. Le producteur Toshio Suzuki a décidé que le seul argument serait le nom de Hayao Miyazaki. Le pari fonctionne : le film réalise le meilleur démarrage de l’histoire du studio. Il remportera l’Oscar du meilleur film d’animation en mars 2024, faisant de Miyazaki, à quatre-vingt-trois ans, le plus vieux lauréat de cette catégorie, et le seul à l’avoir obtenue deux fois. Dix ans après « Le vent se lève », qu’il avait présenté comme son dernier film, il en livre donc un autre, plus opaque, plus intime et plus étrange que tout ce qu’il avait fait jusqu’alors : une descente dans le monde des morts, une autobiographie déguisée, et un adieu.
Sortir de la retraite
Miyazaki avait annoncé son retrait après « Le vent se lève » (2013). Le studio avait fermé son département de production en 2014. Puis, en 2016, il annonce reprendre le travail. La raison, telle qu’il l’a formulée, est double : d’une part le désir de laisser quelque chose à son petit-fils, d’autre part la mort de son ami, rival et complice Isao Takahata, survenue le 5 avril 2018.
La production s’étale sur sept ans, à un rythme délibérément lent : environ une minute d’animation par mois au début. Miyazaki, dont la vue et les forces déclinent, dessine encore, corrige, refuse. Le film est réalisé sans scénario complet, uniquement à partir du storyboard dessiné au fil de l’eau, méthode extrême que même Ghibli n’avait jamais poussée aussi loin.
Suzuki, complice de toujours, décide de la stratégie promotionnelle la plus radicale de l’histoire récente du cinéma : ne rien montrer. Le public entre dans la salle sans savoir de quoi parle le film. Ce geste, qui aurait été suicidaire pour n’importe qui d’autre, produit un événement culturel.
Un titre qui est une question
Le titre japonais, « Kimitachi wa dō ikiru ka », est emprunté à un roman de Genzaburō Yoshino publié en 1937, classique de la littérature éducative japonaise, où un adolescent, guidé par les lettres de son oncle, apprend à penser moralement dans un Japon glissant vers le militarisme. Miyazaki, qui a lu ce livre enfant, en fait un objet dans le film : le héros y trouve un exemplaire, offert par sa mère, et pleure en le lisant.
Le film n’adapte pas le roman. Il en emprunte la question, qui est adressée au spectateur : comment vivrez-vous ? Question posée par un homme de quatre-vingt-deux ans qui sait qu’il ne verra pas le monde que ses petits-enfants habiteront, et qui refuse de leur donner une réponse.
Le titre international, « Le Garçon et le Héron », édulcore radicalement cet appel. Il transforme une interpellation morale en désignation de personnages. C’est révélateur de la difficulté qu’a eue la distribution à vendre ce film.
Le récit : une descente
Tokyo, 1943. Mahito, douze ans, perd sa mère dans l’incendie d’un hôpital bombardé. Son père, industriel qui fabrique des verrières de cockpits d’avions de chasse, épouse la sœur de la défunte, Natsuko, déjà enceinte, et installe la famille à la campagne. Mahito, muré dans sa colère, se blesse volontairement à la tête avec une pierre et laisse croire à une agression.
Un héron cendré le harcèle, puis lui parle : sa mère serait vivante. Le héron se révèle être une créature grotesque, un homme au nez bulbeux logé dans un corps d’oiseau, menteur et lâche. Quand Natsuko disparaît dans la forêt, Mahito la suit jusqu’à une tour mystérieuse bâtie par un grand-oncle disparu, et descend dans un monde souterrain peuplé de pélicans affamés, de perruches carnivores et anthropophages, de Warawara, âmes non encore nées qui montent vers le ciel pour y naître, et d’une jeune fille qui manie le feu et qui n’est autre que sa mère adolescente.
Au cœur de ce monde règne le grand-oncle, vieillard qui maintient l’équilibre de la réalité en empilant des blocs de pierre. Il propose à Mahito de lui succéder, de bâtir un monde meilleur, sans malice. Mahito refuse, montrant la cicatrice qu’il s’est lui-même infligée : il est déjà entaché de méchanceté, il veut retourner dans le monde réel, imparfait, avec ses amis. Le monde du grand-oncle s’effondre.
L’autobiographie masquée
Presque tout, dans le film, est autobiographique. Miyazaki est né en 1941 ; son père dirigeait une usine fabriquant des pièces pour l’aviation militaire, exactement comme celui de Mahito. Sa mère, malade, fut alitée pendant des années. Il a grandi avec la culpabilité d’avoir profité d’une relative aisance dans un pays affamé.
Le grand-oncle qui empile des pierres pour maintenir un monde en équilibre, et qui cherche désespérément un successeur, est une figure limpide de Miyazaki lui-même, gardien d’un royaume imaginaire condamné à s’écrouler faute d’héritier. Certains y voient aussi Takahata. Les perruches, qui envahissent, dévorent et parodient, ont été lues comme une charge contre les fans, contre l’industrie, ou contre les imitateurs.
Le refus de Mahito est le geste central du film. Miyazaki, à qui l’on demande depuis vingt ans qui reprendra Ghibli, répond ici : personne, et c’est bien ainsi. Le monde imaginaire doit s’effondrer, et l’enfant doit rentrer chez lui, dans le monde réel, avec ses amis, sa belle-mère qu’il appelle enfin « mère », et sa cicatrice.
L’opacité comme méthode
« Le Garçon et le Héron » est le film le plus difficile de Miyazaki. Sa logique est onirique : les lieux se succèdent sans transition, les règles changent, les personnages apparaissent et disparaissent, les symboles restent non résolus. Beaucoup de spectateurs sont sortis désorientés, et la critique s’est divisée.
Cette opacité est délibérée. Miyazaki, travaillant sans scénario, a suivi son propre inconscient, et il a explicitement refusé d’expliquer. Le film ressemble moins à un récit qu’à un rêve raconté par un vieil homme qui n’a plus rien à prouver et qui ne se soucie plus d’être compris.
On peut le lui reprocher, et beaucoup l’ont fait. On peut aussi y voir une liberté que le cinéma commercial n’accorde presque jamais : un artiste de quatre-vingt-deux ans, disposant de moyens considérables, faisant exactement ce qu’il voulait, sans une once de compromis, et emportant l’Oscar.
L’animation : le dernier grand œuvre
Techniquement, le film est somptueux. La séquence d’ouverture, où Mahito court dans les rues de Tokyo vers l’hôpital en flammes, avec des corps déformés par la chaleur et un mouvement de foule d’une complexité inouïe, animée avec une distorsion presque expressionniste, est l’un des sommets de l’animation mondiale.
Les Warawara, petites âmes blanches et rondes qui s’envolent vers le monde des vivants et que les pélicans dévorent en plein ciel, appartiennent à l’imagerie la plus poignante de Miyazaki : une allégorie de la mortalité infantile d’une douceur atroce. La mer du monde inférieur, les navires fantômes, les portes qui ouvrent sur des époques différentes, tout est d’une inventivité intacte.
La partition de Joe Hisaishi, sobre, dominée par un piano dépouillé, tranche avec les grandes envolées orchestrales de leurs collaborations passées. La chanson finale, « Chikyūgi » (« Le Globe »), interprétée par Kenshi Yonezu, achève le film sur une note de mélancolie contemporaine.
Réception et consécration
Le film triomphe au Japon, puis à l’international, où il devient le plus grand succès de Ghibli en Amérique du Nord. Il remporte le Golden Globe du meilleur film d’animation, puis l’Oscar en mars 2024, que Miyazaki, fidèle à lui-même, ne se déplace pas pour recevoir.
La critique est majoritairement admirative, sans dissimuler sa perplexité. Beaucoup y voient un testament, une œuvre-somme où reviennent, comme des spectres, tous les motifs du cinéaste : le vol, le feu, la mère perdue, la nourriture, les vieilles femmes, les mondes parallèles, la guerre, le refus de la pureté.
Miyazaki, bien entendu, a déjà annoncé qu’il travaillait sur autre chose. À quatre-vingt-cinq ans, il continue de venir au studio. Le film qui devait clore sa carrière ne l’a pas close.
Conclusion : effondrer la tour
« Le Garçon et le Héron » est un film sur le refus d’un héritage. Un vieil homme propose à un enfant les clés d’un monde parfait ; l’enfant regarde ce monde, le trouve beau, et le refuse, parce qu’il préfère le monde réel, sale, injuste, peuplé de gens imparfaits qu’il aime.
C’est, de la part de Miyazaki, une déclaration d’une humilité stupéfiante. Il a construit, pendant cinquante ans, l’un des plus beaux édifices imaginaires que le cinéma ait produits. Et il conclut en disant à son petit-fils, à ses spectateurs, à ses successeurs supposés : ne prenez pas ma tour, elle va tomber, elle doit tomber. Construisez la vôtre, ou ne construisez rien, et vivez.
La question du titre reste sans réponse. Comment vivrez-vous ? Miyazaki n’en sait rien. C’est la première fois qu’il l’admet, et c’est peut-être la chose la plus généreuse qu’il ait faite.




































































