
Le Juge Fayard dit le Shériff – Yves Boisset

Un juge qui ne lâche pas
Jean-Marie Fayard est juge d’instruction dans une ville que le film ne nomme jamais, et qui est Saint-Étienne. Il a la trentaine, l’allure d’un étudiant plus que d’un magistrat, et une manière de mener ses dossiers qui agace sa hiérarchie : il va jusqu’au bout. Une affaire de truands le met sur la piste d’une bande, puis de ceux qui la protègent, puis de ceux qui protègent les protecteurs. À chaque étage, on lui demande de s’arrêter. À chaque étage, il monte d’un cran.
Autour de lui, Boisset dispose une galerie d’une grande justesse. Philippe Léotard est l’inspecteur Marec, un policier fatigué qui choisit, presque malgré lui, le camp du juge. Michel Auclair est Simon Pradal, dit « le Docteur », notable élégant et intouchable. Jean Bouise est le procureur général Arnould, qui parle de la sérénité de la justice comme on referme une porte. Aurore Clément est Michèle, la compagne de Fayard, qui voit venir ce que lui refuse de voir.
Dewaere, l’intègre
Patrick Dewaere a trente ans, et trois ans ont passé depuis « Les Valseuses ». Boisset lui confie le contraire d’un voyou : un homme de principe, têtu, pas toujours sympathique, qui n’a aucun talent pour la diplomatie et qui le sait. Dewaere le joue avec la nervosité qui était la sienne, une manière de parler vite, de bouger sans cesse, de rire au mauvais moment, et il en fait autre chose qu’un héros de film à message : un jeune homme en colère à qui l’on a confié un pouvoir et qui prend ce pouvoir au sérieux.
Il sera nommé au César du meilleur acteur, comme Léotard et Bouise pour les seconds rôles. Aucun des trois ne l’obtiendra. Le film n’a pas besoin de ces trophées : il tient tout entier dans la tension d’un visage, celui de Dewaere, à mesure qu’il comprend que la loi qu’il applique n’est pas la même pour tout le monde.
Le bip
Dans la version d’origine, les personnages nomment clairement l’organisation qui relie les truands aux notables : le SAC, le Service d’action civique, service d’ordre gaulliste devenu, au fil des années, une nébuleuse où se croisaient militants, barbouzes et hommes de main. Le SAC attaque. La justice juge la mention diffamatoire et ordonne de la supprimer. Boisset et son monteur ne coupent pas les scènes : ils percent la bande-son à chaque occurrence du mot, qui devient un bip.
L’effet est l’inverse de celui recherché. Dans les salles, à chaque bip, les spectateurs crient « Le SAC ! ». La censure fait du film un événement, et du bip une signature. Elle ne sera levée qu’après la dissolution du SAC, en août 1982. Peu de films ont démontré aussi nettement qu’on ne fait pas taire un nom en le couvrant d’un bruit.
Le cinéma de combat de Boisset
Boisset n’en était pas à son premier affrontement. « Un condé » avait eu des ennuis avec la censure, « L’Attentat » racontait à peine voilée l’affaire Ben Barka, « R.A.S. » la guerre d’Algérie, « Dupont Lajoie » le racisme ordinaire. Il faisait un cinéma de dossiers, écrit ici avec Claude Veillot, qui prenait l’actualité à bras-le-corps et la mettait dans une forme populaire, avec des vedettes, de l’action, de la musique : celle de Philippe Sarde, sèche et obsédante.
On lui a reproché son manichéisme, et il est vrai que ses méchants sont souvent reconnaissables à leur costume. Mais c’est un choix de conteur, pas une faiblesse de pensée. Boisset voulait que le public comprenne, et le public a compris. Le film a fait pour la connaissance du SAC ce que des années d’articles n’avaient pas fait.
Une décennie de polars
« Le Juge Fayard dit le Shériff » appartient à une famille. L’année précédente, « Police Python 357 » d’Alain Corneau racontait un policier broyé par sa propre institution ; deux ans plus tard, « La Guerre des polices » de Robin Davis mettra en scène deux brigades qui se font la guerre. Corneau offrira à Dewaere, en 1979, le rôle de « Série noire », et il reviendra au polar en 1981 avec « Le Choix des armes ». Tous ces films disent la même chose sous des formes différentes : l’État, dans la France des années soixante-dix, a ses zones d’ombre, et c’est dans les commissariats et les cabinets d’instruction qu’on les voit.
Ce qui distingue le film de Boisset, c’est qu’il désigne. Les autres suggèrent ; lui nomme, et c’est pour cela qu’on l’a fait taire.
Conclusion : la serviette volée
Ce qui a vieilli, ce sont les dialogues parfois trop explicatifs, quelques scènes de cabinet qui ressemblent à des exposés, et une mise en scène plus efficace qu’inspirée. Le film est un tract, et il en a la force comme les limites.
Ce qui n’a pas bougé, c’est la fin. Fayard est abattu dans la rue, et on lui vole sa serviette, qui contenait son dossier. Son collègue, le juge Steiner, joué par Jacques Spiesser, va trouver le procureur général et lui annonce qu’il a des copies. Le film s’arrête là, sur la promesse que la vérité survivra à celui qui la cherchait. Dans la réalité, l’assassinat de François Renaud n’a jamais été élucidé. Quarante-neuf ans plus tard, le bip résonne encore.







































































































