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Blade Runner – Ridley Scott

Blade Runner – Ridley Scott
Le 25 juin 1982, « Blade Runner » sort aux États-Unis le même jour que « The Thing » de John Carpenter, deux semaines après « E.T. », et c’est un échec. Le public attendait Harrison Ford en aventurier, il trouve un policier fatigué dans une ville noyée sous la pluie ; la critique est partagée ; le studio avait imposé une voix off explicative et une fin heureuse. Quarante ans plus tard, après plusieurs montages, des dizaines de livres et une suite, c’est l’un des films les plus influents qui soient, celui qui a dessiné pour des générations l’image même de la ville future. Philip K. Dick, dont le roman « Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? » est à l’origine du film, était mort au printemps, après avoir vu quelques minutes d’effets spéciaux qui l’avaient, disait-il, bouleversé.

Los Angeles, novembre 2019

Le film s’ouvre sur une plaine industrielle, la nuit, hérissée de tours qui crachent des flammes, et sur un œil qui la reflète. Nous sommes à Los Angeles en novembre 2019. Il pleut sans arrêt, les rues sont bondées, on y parle un sabir mêlé de japonais, d’allemand et d’espagnol, des publicités géantes couvrent les façades et des dirigeables promettent aux passants une vie meilleure dans les colonies de l’espace. Ceux qui l’ont pu sont partis ; restent les pauvres, les malades et la police.

Rick Deckard, joué par Harrison Ford, est un ancien « blade runner », un policier chargé d’éliminer les réplicants, androïdes fabriqués par la Tyrell Corporation pour les travaux dangereux des colonies et interdits sur Terre. Quatre d’entre eux viennent d’y revenir, après un massacre, et son ancien chef, joué par M. Emmet Walsh, l’oblige à reprendre du service pour les « retirer », selon le mot pudique de l’administration.

Le test de Voight-Kampff

Les réplicants ressemblent aux humains en tout. Pour les distinguer, il faut un test, celui de Voight-Kampff, qui mesure les réactions de l’iris à des questions chargées d’émotion : une tortue retournée au soleil, une guêpe sur le bras, une mère. Au siège de Tyrell, Deckard le fait passer à une jeune femme, Rachael, jouée par Sean Young ; il lui faut plus de cent questions pour découvrir qu’elle est une réplicante, et qu’elle ne le sait pas. Tyrell lui a donné les souvenirs de sa propre nièce.

C’est la question du film, posée dès la première demi-heure : si des souvenirs peuvent être fabriqués, qu’est-ce qui distingue un homme d’une machine ? Le film n’y répond pas ; il a fait mieux, il a rendu la question insupportable. Rachael apprend qu’elle n’est personne ; Deckard, qui l’aime, en vient à douter de lui-même ; et le spectateur, à la fin, ne sait plus très bien qui il a regardé.

Roy Batty

Le chef des réplicants est Roy Batty, joué par Rutger Hauer, un modèle de combat, beau, blond, cruel, avec ses compagnons, Leon, Zhora, et Pris, jouée par Daryl Hannah. Ils sont revenus sur Terre pour une raison simple : ils sont conçus pour vivre quatre ans, et ils veulent plus de vie. Leur quête les mène chez J.F. Sebastian, un généticien solitaire qui vit parmi des automates qu’il fabrique, puis chez Tyrell lui-même, leur créateur, que Roy embrasse avant de le tuer de ses mains en apprenant qu’il ne peut rien pour lui.

Batty est le vrai héros du film. Il est celui qui a le plus vécu, le plus vu, le plus souffert en quatre ans, et il est le seul à comprendre ce que vaut la vie parce qu’il sait quand la sienne s’arrête. Hauer le joue avec une ironie, une joie de tuer et une tristesse qui le rendent inoubliable, et qui font pâlir, à côté de lui, tous les humains du film.

Des larmes dans la pluie

La dernière poursuite a lieu dans un immeuble à l’abandon, sous une pluie battante. Batty chasse Deckard, lui brise les doigts, le traque comme une bête, puis, au moment où Deckard va tomber du toit, le rattrape et le sauve. Il s’assoit, une colombe entre les mains, et dit quelques phrases : il a vu des choses que les hommes ne croiraient pas, des navires d’attaque en feu près de l’épaule d’Orion, des rayons scintiller dans l’ombre près de la porte de Tannhäuser ; tous ces moments se perdront dans le temps, comme les larmes dans la pluie. Il est temps de mourir.

Le monologue était plus long dans le scénario. Rutger Hauer l’a réécrit avant le tournage, en coupant presque tout et en ajoutant la phrase des larmes dans la pluie. En trente secondes, il a donné au film sa conclusion : ce qui fait un homme n’est pas d’être né, c’est de se souvenir, et de savoir que ses souvenirs mourront avec lui.

Syd Mead, Vangelis et les versions

La ville a été dessinée par Syd Mead, qui se disait « futuriste visuel », et construite en maquettes, fumée et néons par les équipes de Lawrence G. Paull et de Douglas Trumbull. Jordan Cronenweth l’a éclairée comme un film noir des années quarante, avec des stores, des contre-jours et des faisceaux qui balaient les pièces. Ridley Scott, qui sortait d’« Alien », a dirigé tout cela avec une exigence qui a épuisé l’équipe et fâché ses producteurs. On y voit l’héritage de « Metropolis », de Hopper, de la revue Métal hurlant et de Moebius ; on y voit surtout ce qu’il a transmis au cyberpunk, à « Akira », et à presque toute la science-fiction qui a suivi.

Vangelis a composé une musique de synthétiseurs, lente, voilée, avec un saxophone pour la scène d’amour, qui est pour beaucoup dans l’irréalité du film. Quant aux versions, il y en a au moins trois : celle de 1982, avec la voix off de Ford et une fin heureuse dans la nature, montée avec des chutes aériennes de « Shining » ; la version dite du réalisateur, en 1992, sans voix off, avec un rêve de licorne ; et la version finale de 2007, restaurée, que Ridley Scott tient pour la seule. La licorne, et l’origami qu’en laisse Gaff, le policier joué par Edward James Olmos, suggèrent que Deckard est peut-être lui-même un réplicant. Scott dit que oui, Ford que non, et le film a raison de ne pas trancher.

Conclusion : les androïdes rêvent-ils ?

Ce qui a vieilli : une intrigue policière assez mince, un Deckard souvent terne, et une scène d’amour avec Rachael, forcée, qui gêne aujourd’hui plus qu’elle ne trouble. Le film est, par endroits, plus beau que profond.

Ce qui n’a pas bougé : la ville, la pluie, les néons, la chouette artificielle dans la pyramide de Tyrell, Batty sous l’averse, et une question que le cinéma ne s’était jamais posée avec autant de gravité. En 2019, date où se passait le film, nous n’avions ni voitures volantes ni réplicants ; nous avions en revanche les écrans géants, les villes saturées, les multinationales plus puissantes que les États. « Blade Runner » s’était trompé sur les machines ; il avait vu juste sur le reste.

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