
Eternal Sunshine of the Spotless Mind – Michel Gondry

Un matin de Saint-Valentin
Joel Barish, joué par Jim Carrey, se réveille un matin de février, sèche le travail et prend, sans savoir pourquoi, le train pour Montauk, au bout de Long Island. Sur la plage d’hiver, il croise une fille aux cheveux bleus, Clementine, jouée par Kate Winslet, bavarde, brusque, qui lui adresse la parole dans le train du retour. Ils se plaisent, maladroitement ; il la raccompagne ; le lendemain soir, ils s’allongent sur la glace de la Charles River gelée et regardent les étoiles. On croit voir un début.
C’est une fin. Le générique arrive au bout d’une vingtaine de minutes, et le film repart en arrière : on apprend que Clementine, après deux ans avec Joel, l’a fait effacer de sa mémoire par une petite société, Lacuna, et que Joel, l’ayant découvert, a demandé la même chose. Tout ce qu’on a vu d’abord se passe après. Ces deux-là se sont déjà aimés, déjà détestés, déjà oubliés, et ils recommencent.
Lacuna, une nuit de travail
L’effacement se fait à domicile, pendant le sommeil. Le docteur Mierzwiak, joué par Tom Wilkinson, a dressé une carte des souvenirs de Joel à partir des objets liés à Clementine qu’il a apportés dans des sacs-poubelle, et deux techniciens, Stan, joué par Mark Ruffalo, et Patrick, joué par Elijah Wood, les suppriment un par un, en commençant par les plus récents, pendant que la réceptionniste, Mary, jouée par Kirsten Dunst, vient danser en sous-vêtements sur le lit du patient endormi. Le cabinet a l’air d’un dentiste de quartier et les techniciens de déménageurs ; tout le futur du film tient dans deux ordinateurs et un casque de métal.
Kaufman a une idée cruelle de plus. Patrick, tombé amoureux de Clementine pendant qu’il l’effaçait, se sert des lettres et des objets de Joel pour la séduire, en lui répétant les mots de l’autre. Elle ne sait pas pourquoi ils la touchent, ni pourquoi ils sonnent faux. C’est la seule vraie scène de science-fiction du film, et elle est faite sans aucun effet.
À l’intérieur de Joel
L’essentiel se passe dans la tête de Joel, pendant l’effacement. Il revoit leur histoire à l’envers, les disputes d’abord, puis les silences au restaurant, puis les premiers temps ; et, au milieu de la nuit, arrivé aux souvenirs heureux, il ne veut plus. Il essaie d’arrêter l’opération, crie à des techniciens qui ne l’entendent pas, et décide, avec la Clementine de ses souvenirs, de la cacher là où la machine ne la cherchera pas : dans son enfance, sous la table de la cuisine, dans une humiliation d’école, dans des souvenirs honteux où elle n’a jamais été.
Gondry a filmé ce monde en décomposition presque sans ordinateur. Les souvenirs s’effacent par les bords : les titres des livres disparaissent, un visage devient flou, la lumière s’éteint derrière un personnage, une maison de plage s’effondre pendant que Joel et Clementine y parlent encore. Pour faire de Jim Carrey un petit garçon dans la cuisine de sa mère, il a construit un décor surdimensionné et joué de la perspective, comme au temps de Méliès. Le résultat a le tremblement des vrais rêves, que des effets numériques, plus propres, n’auraient pas donné.
Jim Carrey sans grimace
On a beaucoup dit que c’était le rôle à contre-emploi de Jim Carrey, et c’est vrai. Joel est un homme timide, qui tient un journal, qui ne sait pas parler aux femmes, et Carrey le joue voûté, la voix basse, sans un seul des tics qui avaient fait sa fortune ; le comique reste, mais tourné vers l’intérieur, dans une gêne permanente. Kate Winslet, à l’inverse, joue Clementine comme une tempête, une femme qui change de couleur de cheveux selon son humeur et qui prévient d’emblée qu’elle n’est pas un concept, qu’elle n’est pas là pour sauver qui que ce soit, qu’elle est juste une fille paumée qui cherche sa propre tranquillité d’esprit.
Leur couple est juste parce qu’il est mal assorti. Il n’y a pas, dans « Eternal Sunshine of the Spotless Mind », de grand amour qui justifierait tout : il y a deux personnes qui s’ennuient ensemble, qui se blessent, qui se retrouvent parfois, et le film ose dire que c’est cela, un amour, et que cela vaut la peine qu’on s’en souvienne.
Ellen Kuras et Jon Brion
La photographie est d’Ellen Kuras, qui avait beaucoup travaillé pour le documentaire ; elle a tourné caméra à l’épaule, souvent en lumière naturelle, en laissant les acteurs improviser dans des décors où elle devait pouvoir les suivre partout. Gondry voulait qu’on ne voie pas la mise en scène, et qu’on se sente dans le film comme dans un souvenir : un peu de travers, sans savoir où est le cadre. Le New York d’hiver qui en sort, gris, mouillé, avec ses appartements trop petits et ses trains de banlieue, est l’un des plus justes du cinéma récent.
La musique est de Jon Brion : un piano d’enfant, des guitares, des boîtes à musique, qui se défont elles aussi à mesure que les souvenirs s’éteignent. À la fin, Beck reprend « Everybody’s Gotta Learn Sometime », une chanson des Korgis, et le refrain, qui demande qu’on apprenne à changer son cœur, résume le film mieux qu’une explication.
« Heureux les oublieux »
Mary, la réceptionniste, cite Pope et Nietzsche : heureux les oublieux, car ils viennent à bout même de leurs bêtises. Puis elle apprend qu’elle a eu une liaison avec le docteur, qu’elle a voulu l’oublier, qu’il la lui a fait effacer, et elle découvre la vérité en même temps que nous. Cette intrigue secondaire, qu’on prend d’abord pour un contrepoint comique, porte la morale du film : l’oubli ne rend pas meilleur, il condamne seulement à refaire les mêmes gestes. Mary, révoltée, envoie à tous les clients de Lacuna les cassettes où ils expliquaient pourquoi ils voulaient oublier.
C’est ainsi que Joel et Clementine, qui viennent de se retrouver sans savoir qu’ils se connaissent, entendent chacun ce que l’autre disait d’eux, avec toute la méchanceté d’une rupture. Ils savent maintenant comment cela finit. Clementine dit qu’elle finira par s’ennuyer et qu’il finira par l’agacer. Joel répond : « D’accord. » Elle répond : « D’accord. » Et ils rient. Aucun film n’a conclu une histoire d’amour avec aussi peu de mots et autant de courage.
Conclusion : rejoins-moi à Montauk
Ce qui a vieilli, c’est peu de chose : quelques effets de montage qui sentent le clip, un rôle d’Elijah Wood qu’on voudrait plus fouillé, et la construction elle-même, qui demande une attention que certains prendront pour un jeu. Le film se mérite, et il ne s’en excuse pas.
Ce qui n’a pas bougé, c’est tout le reste : la maison de plage qui s’écroule, la glace de la Charles River, la cuisine de l’enfance, et la voix de Clementine qui souffle, dans le dernier souvenir, « rejoins-moi à Montauk », pour que Joel y retourne sans savoir pourquoi. Gondry et Kaufman ont fait un film sur l’effacement, et c’est celui dont on se souvient le plus longtemps. Il suffit de le revoir pour comprendre qu’on ne l’avait pas oublié.






































































































