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Billets de train commémoratifs – Japon, 1956-1972

Billets de train commémoratifs – Japon, 1956-1972

Vingt cartons de cinq centimètres pour dire qu’un train est passé

記念乗車券
« Billet de voyage commémoratif »

Le 19 novembre 1956, les Chemins de fer nationaux japonais achèvent l’électrification de la ligne du Tōkaidō, l’axe qui relie Tokyo à Kōbe en longeant le Pacifique. Pour marquer le jour, on imprime un billet.

À gauche, sur un fond orange brique, la face d’une locomotive EF58 vue de si près qu’elle déborde du cadre, son numéro peint sur le nez, et l’ombre noire du ballast qui file vers nous. Au milieu, un fil jaune monte d’Osaka à Tokyo, ponctué de six pastilles : Kyoto, Maibara, Gifu, Nagoya, Shizuoka, Yokohama. À droite, séparé par une ligne de perforations, un rectangle de carton crème imprimé en noir et rouge : Osaka → Kusatsu, troisième classe, 140 yens, valable deux jours.

Une affiche d’un côté, un titre de transport de l’autre, sur le même carton. C’est toute l’invention du genre.

Un billet qu’on achète pour ne pas s’en servir

Le kinen jōshaken — le billet commémoratif — a été pratiqué au Japon avec une constance qui n’a d’équivalent nulle part ailleurs. La compagnie nationale en émettait, mais aussi les grands réseaux privés du Kansai, les régies municipales, les lignes minuscules de province. Chaque événement digne d’être noté avait le sien, vendu au guichet quelques jours durant, au prix exact d’un vrai billet.

Car c’en est un. Le carton de droite est valide : on peut le poinçonner et monter dans le train. Presque personne ne l’a fait. On les achetait pour les garder, et c’est pourquoi ils nous sont parvenus intacts, avec leur perforation jamais rompue et leur tampon violet apposé au guichet le jour même.

Le format ne change pas, l’image s’ajoute

Le carton de droite, dans tous les cas, obéit au format Edmondson : 57,5 millimètres sur 30, le standard hérité de l’Angleterre victorienne et adopté au Japon dès les premières lignes. Épaisseur, teinte, disposition verticale des caractères, guillochis de fond, tout y est réglementaire.

Le billet commémoratif ne modifie rien à ce carton : il l’allonge. On lui greffe à gauche deux ou trois fois sa largeur, et c’est cette rallonge qui reçoit l’image. La ligne de perforations reste visible au milieu, comme une couture — d’un côté l’administration, de l’autre la fête.

Ce qu’un pays juge digne d’être fêté

Lisez les motifs à la suite, l’inventaire est instructif. On célèbre l’électrification d’une ligne — le Tōkaidō en 1956, la ligne Jōban en 1961, la ligne de Kagoshima en 1970. L’ouverture d’un tronçon de métro à Osaka, quatre fois entre 1961 et 1968. La mise en service de nouvelles rames sur la ligne d’Isesaki, chez Tōbu, en septembre 1969. L’ouverture du monorail suspendu de Shōnan, en mars 1970, qui court au-dessus des toits entre Ōfuna et Kamakura.

Et puis il y a les occasions qui laissent rêveur. Le passage en double voie de sept kilomètres de la petite ligne de Nose, en 1969. La reconstruction de la gare de Rumoi, au fond du Hokkaidō, en novembre 1967. Et mon préféré : chez Hankyū, en août 1967, l’achèvement de la première tranche des travaux de déplacement des quais de la ligne de Kōbe à Umeda. Un billet illustré, tiré en rose et brun, avec trois faces de motrices alignées comme trois portraits de famille, pour dire que des quais ont été déplacés.

Deux fois seulement on sort du chemin de fer : pour le centenaire de la colonisation du Hokkaidō, en 1968, et pour le mariage du prince héritier, le 10 avril 1959 — deux éventails d’or et de rouge sur fond écarlate, sans un train, avec au dos un supplément d’express de 840 yens sur le « Yachiyo » d’Osaka à Tokyo.

Le billet qui ne mène nulle part

Plusieurs de ces cartons ne sont pas des billets de voyage mais des nyūjōken, des billets de quai. Vingt yens, trente yens : le droit d’entrer sur le quai sans prendre le train, pour accompagner quelqu’un ou simplement regarder passer les convois. Une petite ligne imprimée le rappelle sèchement : il n’est pas permis de monter dans les voitures.

Difficile d’imaginer souvenir plus juste. C’est un objet qui autorise la présence et interdit le départ ; on l’achète pour être là quand la chose arrive. La nouvelle gare de Rumoi, l’express-couchettes « Kirishima » de Kagoshima, le renfort de nuit vers Ōita en 1972 : à chaque fois, ce qu’on vend au public, c’est le droit de rester sur le quai et de voir.

Trois couleurs, aucune ligne

Techniquement, ce sont de petits travaux d’impression : quelques encres à plat, sur un carton bon marché, tirés vite. Aucun dégradé, presque aucun cerne, jamais de photographie. Ce qui donne à la série son unité, et ce qui la rend si belle aujourd’hui, tient entièrement à cette contrainte.

Le métro d’Osaka, en 1964, découpe un jaune vif dans un bleu marine et pose au milieu une rame vue de face, rouge et grise, dont l’ombre s’étire en une longue virgule noire. En 1968, pour la même ligne, on ne représente plus rien du tout : sept bandes de couleur croisées sur un disque jaune, et c’est un tableau. En 1970, le billet de la ligne de Kagoshima est fait de quatre triangles — violet, vert, rose, cyan — qui se traversent, avec un train blanc posé en travers. On est très loin de l’illustration ferroviaire ; on est chez les affichistes.

Une seule signature dans tout le lot, en bas à gauche du billet de Rumoi : Okasaka. Les autres dessinateurs sont restés anonymes, employés d’une direction régionale ou d’un imprimeur local, et personne n’a songé à retenir leurs noms.

Le plan de ligne comme ornement

Il y a un motif qui revient sur presque tous ces cartons, et qui mérite qu’on s’y arrête : le schéma de ligne. Des points reliés par un trait.

Chez Hankyū en 1963, cinq disques noirs rayonnent depuis Jūsō en un faisceau rouge, vers Kōbe, Takarazuka, Umeda, puis Ōmiya, Karasuma, Kawaramachi. Sur la ligne 3 du métro d’Osaka, six stations sont enfilées dans une capsule brune posée sur une flèche bleue géante. Sous le monorail de Shōnan, la ligne devient un ruban jaune ponctué de gares, et les deux derniers intervalles sont hachurés parce que le tronçon n’est pas encore ouvert. Sur le billet de la ligne Ōsumi, en 1972, quatre pastilles bleu clair flottent sous un Sakurajima rose fumant.

Le plan de réseau n’est pas là pour renseigner, il est là pour faire joli — et il fait joli, parce qu’il ne dit qu’une chose : d’ici, on peut aller là. C’est le même geste que le plan du métro de Londres de Beck, réduit à la taille d’un ticket et employé comme une frise.

Deux calendriers sur le même carton

Regardez les dates, elles ne sont jamais écrites de la même façon. Le billet du Tōkaidō porte « Shōwa 31, 11e mois, 19e jour ». Celui du métro d’Osaka de 1964 affiche « 1964·10·31 » en gros chiffres modernes, et son tampon de guichet, lui, dit « 39.10.31 ». Le billet de Tōbu se contente de « 44. 9. 20 ».

Les deux systèmes coexistent sans hiérarchie : l’ère impériale — Shōwa, dont l’an 1 correspond à 1926 — pour l’administration et les tampons, le calendrier occidental pour l’image, quand on veut avoir l’air d’aujourd’hui. Sur le billet de Kagoshima de 1970, les deux se côtoient à un centimètre l’un de l’autre, « 45 » d’un côté, « 10.1 » de l’autre. Personne, visiblement, n’a jugé que cela posait un problème.

Mars 1972, le point le plus haut

Sur le billet de quai d’Ōita, daté du 15 mars 1972, un petit cartouche noir et rouge est venu se poser dans le coin : DISCOVER JAPAN, et au-dessus, en japonais, « le Hikari va vers l’ouest ». Ce jour-là, le Shinkansen atteint Okayama.

Discover Japan est la campagne lancée par la compagnie nationale à l’automne 1970, quand il a fallu remplir les trains vidés par la fin de l’Exposition universelle d’Osaka. Elle invitait les Japonais — les jeunes femmes, surtout — à partir seules vers les petites gares de province, et elle a marché au-delà de tout ce qu’on espérait. C’est le moment exact où le chemin de fer japonais cesse de vendre du transport pour vendre du sentiment.

Ces billets sont fabriqués de la même matière. Ils célèbrent des caténaires tendues, des quais déplacés, des kilomètres doublés : le vocabulaire le plus sec qui soit, celui des rapports d’exploitation. Et ils en font des éventails d’or, des triangles violets, des volcans roses, sur un carton de cinq centimètres qu’on devait poinçonner et jeter le soir même.

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