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Neuf salles de bain et trois cuisines – American Standard

Neuf salles de bain et trois cuisines – American Standard

Un catalogue de plomberie de 1940, et neuf couleurs de baignoire qui portent des noms de porcelaine

Des pastels délicats du Corallin et du Clair de Lune Blue aux tons de pierre précieuse du T’ang Red et du Royal Copenhagen Blue.
Le catalogue présentant sa gamme de couleurs

On vend des chaudières pendant quarante pages. Des brûleurs à charbon, des chauffe-eau, des convecteurs, des filtres, des thermostats — de la quincaillerie grise photographiée sur fond noir, avec des références et des dimensions en pouces. Puis, à la page trente-cinq, le catalogue change de nature. La quincaillerie disparaît, et à sa place s’ouvre une pièce entière, peinte, en couleurs, vue du coin comme si l’on venait d’y entrer.

Il y en aura douze : neuf salles de bain et trois cuisines. Ce sont, de très loin, les plus belles images du livre — et ce sont les seules où l’on ne voit aucun prix, aucune référence, aucune dimension.

Ce qu’est cet objet

Le volume s’intitule Better heating, air conditioning, better plumbing makes better homes. Soixante-quatre pages, 18 × 25 cm, publié en 1940 par l’American Radiator & Standard Sanitary Corporation — le plus gros fabricant américain d’appareils sanitaires, né en 1929 de la fusion d’un fabricant de radiateurs et d’un fabricant de porcelaine sanitaire, et dont la marque déposée, imprimée entre guillemets sur chaque légende du catalogue, est simplement « Standard ».

Ce n’est pas un livre de décoration : c’est un tarif illustré destiné aux entrepreneurs et aux particuliers qui font construire. D’où l’astuce commerciale posée au bas de la première salle de bain : le catalogue propose d’envoyer, sur simple demande, la spécification complète de n’importe quelle pièce montrée — le nom de chaque article et son fabricant. L’image n’est pas là pour être admirée. Elle est là pour faire écrire une lettre.

Neuf couleurs, et six sortent de l’histoire de la céramique

Chaque salle de bain est bâtie autour d’une couleur d’appareil, et cette couleur porte un nom. Les voici, dans l’ordre du catalogue : Royal Copenhagen Blue, Corallin, Persian Brown, Clair de Lune Blue, Ivoire de Medici, Fawn, Orchid of Vincennes, Ming Green, T’ang Red.

Lisez la liste une seconde fois. Il ne s’agit pas de noms de couleurs : ce sont des noms de porcelaines.

La manufacture royale de Copenhague est fondée en 1775. Les Ming régnent de 1368 à 1644, les T’ang de 618 à 907 — deux dynasties dont les céramiques sont, dans l’histoire de l’art, ce qui se fait de plus prestigieux. La porcelaine des Médicis, produite à Florence dans les années 1570 sous François Ier de Médicis, est la première tentative européenne pour percer le secret de la pâte chinoise. La manufacture de Vincennes, née vers 1740, est transférée à Sèvres en 1756 et devient la manufacture royale française. Et clair de lune n’est pas une image poétique : c’est le nom consacré d’une glaçure monochrome bleu pâle des porcelaines chinoises.

Six noms sur neuf, donc, empruntés au vocabulaire le plus savant de la céramique d’art. Ce n’est pas une coquetterie de rédacteur : c’est l’argument central, et il est d’une justesse redoutable. Une cuvette de cabinet et un lavabo sont en porcelaine — le catalogue dit d’ailleurs vitreous china, littéralement « porcelaine vitrifiée ». Le fabricant ne décore pas ses appareils de noms flatteurs pris au hasard : il rattache ses sanitaires à la seule lignée noble que sa propre matière possède. Vous n’achetez pas des toilettes beiges, vous achetez de l’Ivoire de Médicis.

Fawn, ou la couleur qui ne rêve plus

Le neuvième nom détonne, et le catalogue lui-même signale pourquoi : Fawn — faon, un beige — y est présentée comme la couleur la plus récemment ajoutée à la gamme.

La dernière-née est donc la seule qui ne raconte rien. Plus de dynastie chinoise, plus de manufacture royale : un mot anglais ordinaire désignant la robe d’un jeune cerf. On peut y lire, dans une seule ligne de catalogue, le moment où une industrie cesse de vendre du prestige emprunté pour vendre une teinte neutre — ce que sera, très exactement, la salle de bain d’après-guerre.

Comment on entre dans ces pièces

Les douze illustrations sont construites sur le même dispositif, et c’est un dispositif de peintre, pas de photographe.

La pièce est vue d’un angle, à hauteur d’œil, en perspective à deux points de fuite — jamais de face. Le regard prend la pièce en écharpe, ce qui montre deux murs au lieu d’un et donne à un espace de quatre mètres carrés l’ampleur d’un salon.

Puis vient le vrai tour de main : dans presque chaque image, un appareil est posé au premier plan immédiat et coupé par le bord du cadre. Une cuvette entamée dans l’angle inférieur gauche chez Standale, une autre à droite chez Stanleigh, chez Stanmont, chez Stanwild ; une coiffeuse tranchée chez Stancrest. Cet objet-là n’est pas montré : il est traversé. Il occupe la place qu’occuperait votre propre corps si vous veniez de pousser la porte. Aucune de ces pièces n’est regardée de l’extérieur ; on est déjà dedans, et l’illustration est faite pour cela.

Le sol est toujours sombre

Il y a une constante qu’on ne remarque pas d’emblée, et qui se vérifie au calcul. J’ai mesuré la luminosité moyenne du haut de chaque image (les murs) et celle du bas (le sol) : neuf fois sur neuf, le sol est plus sombre que les murs — 121 contre 74 en moyenne, sur une échelle de 0 à 255. Chez Stancrest et chez Stantone, l’écart atteint 100 points : un linoléum presque noir sous des murs corail.

La raison est commerciale. Le produit vendu, ce sont les appareils, et ils sont pâles. Un sol foncé les découpe, les fait avancer, les rend lisibles en une fraction de seconde — la baignoire et le lavabo flottent au-dessus d’un vide sombre. Le seul cas où l’effet faiblit est la salle de bain Fawn, où l’écart tombe à quatre points : c’est aussi celle où l’appareil, beige sur beige, se distingue le moins bien du reste. La règle et son exception disent la même chose.

Le radiateur caché dans la coiffeuse

Il ne faut pas oublier que ce catalogue vend d’abord du chauffage. Chaque texte de salle de bain se termine donc, avec une régularité de métronome, par le placement de l’appareil thermique : ici un convecteur, là un radiateur, là la climatisation.

Le meilleur exemple est la salle de bain Stanmont : le meuble beige arrondi qui sert de coiffeuse, à gauche du lavabo bleu, est le convecteur — le catalogue explique qu’il est logé dans un coffrage et fait partie de l’effet de coiffeuse. Chez Stanwild, le radiateur est simplement peint de la même couleur que les appareils pour disparaître. Toute la série repose sur cette double lecture : la pièce est un décor pour vendre de la faïence colorée, et en même temps le mode d’emploi discret d’un chauffage qu’il s’agit de rendre invisible.

Trois cuisines, où la couleur change de place

Les trois cuisines fonctionnent à l’inverse des salles de bain. Ici les meubles sont blancs — acier émaillé, blanc, vert ou ivoire —, et c’est le plan de travail qui porte la couleur : un linoléum bleu profond chez Utility Hostess, un vert sombre chez Custom Line, un évier vert Ming de six pieds de long chez Hostess Sink.

On y retrouve les grands motifs de la cuisine américaine d’avant-guerre : le pavé de verre à la place de la fenêtre, l’étagère de plantes en pot devant, le tabouret rouge, le percolateur, et ce sol de linoléum à filets qui court en losanges d’un mur à l’autre. La cuisine n’est plus une pièce de service : c’est déjà une pièce qu’on montre.

1940

La date, en refermant le catalogue, ne se laisse pas oublier. Ces douze pièces sont peintes en 1940 ; les États-Unis entrent en guerre en décembre 1941. Elles appartiennent donc au tout dernier moment d’une mode domestique qui aura duré une quinzaine d’années — celle où l’on posait chez soi une baignoire rouge, un lavabo mauve, une cuvette vert jade, et où un fabricant de plomberie estimait raisonnable de convoquer les Médicis, Sèvres et deux dynasties chinoises pour les nommer.

Ce sont des images publicitaires, sans auteur signé, tirées d’un tarif de robinetterie. Elles n’en sont pas moins, quatre-vingts ans plus tard, un des plus beaux nuanciers d’intérieurs qu’on puisse ouvrir.

Les neuf salles de bain, puis les trois cuisines, dans l’ordre du catalogue.
« Better heating, air conditioning, better plumbing makes better homes », American Radiator & Standard Sanitary Corporation, 1940 — exemplaire numérisé par Internet Archive. Illustrations détourées, seules les vues de pièces sont reproduites.

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