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Indochine – Régis Wargnier

Indochine – Régis Wargnier
Le 15 avril 1992 sort « Indochine », troisième film de Régis Wargnier, deux heures quarante, cent vingt millions de francs, Catherine Deneuve en robe blanche sur une jonque dans la baie d’Along. Le même printemps, Jean-Jacques Annaud sort « L’Amant » et Pierre Schoendoerffer « Diên Biên Phu » : trente-huit ans après Genève, le cinéma français revient d’un coup sur la colonie qu’il avait le plus soigneusement oubliée. Des trois, c’est celui de Wargnier qui va le plus loin, en public, en récompenses et en ambition. Il attire 3,2 millions de spectateurs en France, remporte cinq César, le Golden Globe, et l’Oscar du meilleur film étranger en mars 1993. C’est aussi le seul des trois à se demander ce que la France a laissé là-bas, et à répondre : une histoire de famille.

Une femme et une plantation

Le récit commence dans les années trente. Éliane Devries, née en Indochine, dirige avec son père une plantation d’hévéas près de Saïgon. Elle n’est jamais allée en France et ne songe pas à y aller ; elle est chez elle. Elle a adopté Camille, une petite princesse annamite dont les parents sont morts dans un accident, et l’élève comme une jeune fille française, avec le piano, le catéchisme et le lycée.

Puis arrive Jean-Baptiste Le Guen, officier de marine, joué par Vincent Perez. Éliane en fait son amant ; Camille, à seize ans, en tombe amoureuse ; et le film bascule d’un mélodrame colonial de bonne tenue vers ce qu’il veut vraiment être, une épopée. Camille part à la recherche du lieutenant, muté par jalousie sur une île du golfe du Tonkin où l’on vend des coolies comme des bêtes. Elle tue un officier, s’enfuit avec Jean-Baptiste, traverse le pays du sud au nord avec une troupe de théâtre ambulant, et devient, sans l’avoir cherché, une figure de la révolution. Elle finira à Genève, en 1954, dans la délégation vietnamienne qui négocie le départ des Français.

Quatre scénaristes et un empire

Le scénario est signé de Wargnier, d’Érik Orsenna, de Louis Gardel et de Catherine Cohen. On sent l’origine littéraire : le film est bâti comme un roman du XIXe siècle, avec un narrateur, Éliane, qui raconte à un jeune homme, en 1954, l’histoire de sa naissance. Il y a des chapitres, des ellipses de plusieurs années, des personnages qu’on retrouve changés.

Wargnier voulait Deneuve depuis son premier film, « La Femme de ma vie », qu’il avait écrit pour elle et qu’elle avait refusé. Il l’obtient ici, dans un rôle taillé pour tout ce qu’elle est à quarante-huit ans : l’autorité, la froideur, la beauté intacte, et sous la surface une douleur que la caméra doit deviner. Elle est de presque tous les plans, et le film tient sur elle. Elle sera nommée à l’Oscar de la meilleure actrice, ce qui n’était jamais arrivé à une actrice française pour un rôle en français.

Autour d’elle, Jean Yanne en chef de la Sûreté, cynique, amoureux et lucide, donne au film ses meilleures répliques. Dominique Blanc, en épouse d’officier qui se perd, recevra le César du second rôle. Linh Dan Pham, une lycéenne parisienne d’origine vietnamienne qui n’avait jamais joué, tient Camille avec une gravité qui fait passer les invraisemblances du scénario. Et Henri Marteau, en père d’Éliane, incarne ce que la colonie avait de plus ancien.

Tourner au Viêt Nam

« Indochine » est le premier grand film occidental tourné au Viêt Nam depuis la guerre. L’équipe passe par la Malaisie pour les scènes de plantation, à Penang et Ipoh, et par la Suisse pour le lac de Genève, mais l’essentiel est filmé sur place : la baie d’Along, la cité impériale de Hué, les rizières de Tam Cốc, Hanoï, Saïgon. Les autorités vietnamiennes surveillent, le matériel manque, la chaleur épuise ; Deneuve, dit-on, photographiait chaque jour l’équipe et distribuait les tirages, et tenait à Hanoï une boutique de tee-shirts « Indochine » de sa fabrication.

La photographie de François Catonné, primée aux César, est ce qui reste d’abord. La baie d’Along au petit matin, les jonques, la brume sur les pains de sucre, le rouge des laques dans le palais de Hué, les rangées d’hévéas saignés à l’aube. Le film a souvent été comparé à « Out of Africa » et au cinéma de David Lean : il en a le format et l’appétit de paysage. Il en a aussi la limite, un lyrisme qui pardonne beaucoup à ce qu’il filme.

La musique de Patrick Doyle, cordes amples et thème récurrent, pousse dans le même sens. Elle est belle, elle est constante, et elle ne laisse jamais le spectateur seul avec une image.

Ce que le film dit de la colonie

On a reproché à « Indochine » d’être un film nostalgique, et le reproche mérite qu’on s’y arrête. Le point de vue est celui d’Éliane, donc celui d’une colon, et ce point de vue est aimé par la caméra. Les Vietnamiens sont, pour la plupart, des figurants de sa vie, jusqu’à ce que Camille en devienne l’exception. La colonie est vue comme un monde qui finit, avec la mélancolie qu’on réserve aux mondes qui finissent, et non comme un système qu’on renverse.

Mais le film n’est pas dupe. Il montre le marché aux esclaves de l’île du Dragon, les rizières brûlées, la Sûreté qui torture, et il fait de son héroïne une femme qui a tout perdu parce qu’elle n’a rien voulu voir. L’histoire d’Éliane, de Camille et de leur enfant est une allégorie transparente : la France a adopté un pays, l’a élevé à son image, et l’a perdu le jour où il a voulu vivre sa propre vie. Wargnier pose cette allégorie sans la cacher, et c’est sans doute ce qui a convaincu Hollywood, qui aime les métaphores lisibles.

À sa manière, « India Song » avait dit en 1975, sur le même sol et dans le même milieu, une tout autre chose : que l’Indochine des Blancs était un ennui mortel et un cri. « Indochine » choisit la fresque, et donne à ce monde la beauté que Duras lui refusait. Les deux films ne se contredisent pas ; ils regardent la même pièce de deux fenêtres.

Le mélodrame assumé

La seconde moitié du film accumule les coups du sort à un rythme que même les défenseurs jugent excessif. Camille tue, fuit, accouche, est arrêtée, libérée par le Front populaire, devient une héroïne, et le film en fait ce que les Vietnamiens appelaient, dans le récit, la princesse rouge. Jean-Baptiste, lui, est rappelé, brisé, et disparaît d’une mort qu’on ne verra pas. On peut trouver que le scénario force la main à l’Histoire.

On peut aussi reconnaître ce que le mélodrame permet, et que le réalisme ne permet pas : faire passer par un seul corps, celui de Camille, le passage d’un pays entier de la docilité à la guerre. Les invraisemblances sont le prix de cette compression, et le film le paie de bonne grâce.

Conclusion : ce qui reste de Genève

Le film se termine où il a commencé, à Genève, en 1954. Éliane a élevé Étienne, le fils de Camille et de Jean-Baptiste, comme son propre enfant. Elle lui a tout raconté. Camille est là, dans la ville, membre de la délégation qui va signer la fin de l’Indochine française. Étienne ne va pas la voir. Il dit à Éliane que sa mère, c’est elle. C’est la fin la plus discutable du film et la plus honnête : la France garde l’enfant, le Viêt Nam garde le pays, et personne n’a gagné.

Ce qui a vieilli, c’est la musique omniprésente, un lyrisme de paysage qui fait parfois du colonialisme une carte postale, et une seconde partie qui court après son sujet. Ce qui n’a pas bougé, c’est Deneuve, la baie d’Along, la lumière de Catonné, et cette idée simple, que la France a mis quarante ans à formuler et que le film pose sans trembler : on ne perd pas une colonie, on perd une famille qu’on a mal aimée. « Indochine » est un mélodrame, au sens plein ; c’est aussi le film par lequel un pays a commencé à regarder son passé en face.

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