
37°2 le matin – Jean-Jacques Beineix

Un roman, un procès, une inconnue
Le livre de Djian raconte, à la première personne, l’histoire d’un homme qui vit de petits travaux, écrit en secret, et rencontre une fille de vingt ans qui va tout brûler, au sens propre d’abord. Beineix en achète les droits, mais un litige sur ces droits bloque le tournage pendant six mois. Le retard lui laisse le temps de construire son film contre l’avis de son producteur, qui voulait Isabelle Adjani dans le rôle de Betty.
Beineix veut une inconnue, comme pour « Diva ». Le directeur de casting Dominique Besnehard lui apporte la couverture d’un numéro du magazine « Photo » de 1985 : une jeune femme repérée dans la rue, aux Champs-Élysées, qui n’a jamais joué. Béatrice Dalle a vingt et un ans, une bouche que la caméra ne lâchera plus, et une manière de dire les répliques légèrement à côté qui inquiète l’équipe et enchante le réalisateur. Il dira plus tard qu’il aimait précisément ce « faux » dans son jeu, qu’il y entendait quelque chose de Bardot.
En face, Jean-Hugues Anglade, trente ans, est jugé trop jeune et trop fragile pour Zorg. C’est justement ce qu’il apporte : un homme qui a l’air de subir la vie, et dont on ne comprend qu’à la fin qu’il l’a regardée depuis le début.
Gruissan, en Kodachrome
Le tournage a lieu à l’automne 1985, pendant treize semaines. La première partie est filmée à Gruissan, dans l’Aude, sur cette plage où des chalets en bois sont posés sur pilotis, alignés face à la mer, avec derrière eux les étangs et le vide. Beineix y a trouvé un paysage qui ressemble à l’Amérique sans y être, ce que cherchaient au même moment Wim Wenders avec « Paris, Texas » et toute une génération de cinéastes européens.
La photographie est de Jean-François Robin. La consigne est une lumière dorée, saturée, très construite, inspirée des diapositives Kodachrome, ce qui impose de tourner à heures fixes, quand le soleil est là où on le veut. Le film en garde ses couleurs : le jaune des façades que Zorg doit repeindre, le bleu du ciel et de la mer, le rouge des robes de Betty, la Mercedes jaune qui les emmène plus loin.
La suite se tourne en région parisienne, à Nogent-sur-Marne et Saint-Maur, pour la pizzeria de Lisa et Eddy, puis à Marvejols, en Lozère, pour le magasin de pianos que le couple hérite d’une mère morte. Trois décors, trois saisons du même amour, et une couleur qui s’éteint progressivement à mesure qu’on s’éloigne de la mer.
Commencer par la fin de l’acte un
Le film s’ouvre sur un lit. Un plan fixe, long, deux corps qui font l’amour sous une reproduction de la « Joconde », et une voix off qui compte : il connaît Betty depuis une semaine. Cette scène n’était pas prévue en ouverture. Beineix a tourné un premier acte entier, la rencontre, l’installation, et l’a retiré au montage pour commencer directement là, dans le lit, au milieu de ce qui compte.
La décision fait le film. En supprimant l’exposition, Beineix impose un point de vue : on ne saura jamais d’où vient Betty, ni ce qu’elle a fait avant, ni pourquoi elle a choisi cet homme. Elle est déjà là, entière, et le spectateur est mis à la place de Zorg, qui ne comprend rien mais qui accepte tout.
Ce qui suit est un enchaînement de ruptures. Betty trouve les cahiers manuscrits de Zorg, les lit d’une traite, décide qu’il est un écrivain, et il ne peut plus rien dire. Elle jette les affaires du propriétaire par la fenêtre, puis met le feu au bungalow, et ils partent. À Paris, elle tape le manuscrit sur une vieille machine, l’envoie à tous les éditeurs, et attend. Les refus arrivent. Elle en fait une affaire personnelle, comme de tout le reste.
Ce que le titre veut dire
37°2 le matin, c’est la température d’une femme enceinte au réveil. Le titre dit ce que le film ne montrera qu’à mi-parcours : Betty veut un enfant, elle croit en attendre un, et le test est négatif. À partir de là tout descend. Elle s’en prend à un éditeur qui a refusé le livre, elle se coupe les cheveux, elle emmène un enfant qui n’est pas le sien, elle entend des voix, et Zorg constate, sans pouvoir rien, que la femme qu’il aime s’éloigne d’elle-même.
Beineix a défini son film comme une histoire d’amour moderne, avec un romantisme un peu cynique et désespéré. Il pensait à un homme qui se découvre à travers une femme mythique, révoltée, courageuse. C’est bien ce que le film raconte, et c’est aussi ce qu’on peut lui reprocher : Betty n’est jamais vue que par Zorg, elle est sa muse, sa folie et sa punition, et l’on ne saura rien de ce qui se passe dans sa tête sinon ce qu’elle en fait subir aux autres.
Ce reproche n’est pas neuf, et il a sa réponse dans le film même. Zorg est un homme passif, qui n’a rien voulu et qui prend tout, et le récit ne le flatte pas. Quand il se déguise en femme pour braquer un fourgon, dans la version longue, ou pour entrer dans l’hôpital, à la fin, c’est qu’il n’est plus que le prolongement de ce qu’elle a voulu. Le film n’est pas sur une femme folle : il est sur un homme qui découvre, trop tard, qu’il ne l’a jamais protégée.
La musique de Gabriel Yared
Le thème principal est de Gabriel Yared, dont c’était le premier grand succès avant qu’il ne parte vers Minghella et Hollywood. Quelques notes de piano, une ligne de saxophone, et un balancement lent qui suffit à rendre ce paysage de plage amoureux. Yared y ajoute des morceaux de source, le piano que Zorg joue mal dans le magasin de Marvejols, et ce duo de piano et de voix qui tient lieu de dernière scène heureuse.
Cette musique a beaucoup fait pour la réputation du film et un peu contre lui. Elle est de celles qui passent en boucle dans les magasins, et l’on a fini par l’entendre comme une publicité. Replacée à sa place, elle fait ce que fait la lumière de Robin : elle enveloppe deux personnages qui n’ont rien, ni argent ni avenir, d’une douceur que le monde leur refuse.
Le cinéma du look, et ce qu’on lui a fait payer
« 37°2 le matin » arrive au milieu d’une querelle. Depuis « Diva », une partie de la critique française range Beineix, Besson et bientôt Carax dans une même case, celle du cinéma du look, terme forgé pour dire des images de publicité, des couleurs de clip, et rien derrière. Le succès public du film, énorme, et son échec aux César, où il ne remporte que le prix de l’affiche sur neuf nominations, racontent cette querelle mieux qu’un article.
À la revoir, l’accusation tient mal. Beineix a justement assourdi ici son style. Il n’y a plus les décors de studio de « La Lune dans le caniveau », plus les cadrages d’art, et la caméra reste souvent immobile devant les acteurs. Les couleurs sont là, mais elles viennent du lieu, de ces chalets peints et de ce ciel. Ce qu’on a pris pour de l’esthétisme était surtout une confiance dans le paysage et dans deux visages.
Ce qui reste discutable, c’est la bascule vers le mélodrame. Dans sa dernière demi-heure, le film enchaîne les signes : la mutilation, la chambre blanche, le déguisement, l’oreiller. Certains y ont vu une complaisance, d’autres la seule fin possible d’une histoire qui a commencé par un incendie. La version longue, sortie en 1991 puis rééditée pour les vingt ans du film, ajoute une heure entière, et beaucoup la préfèrent : elle donne du temps aux personnages secondaires, Lisa et Eddy, le policier joué par Vincent Lindon, les apparitions de Dominique Pinon, et surtout elle rend la chute plus lente, donc moins brutale à recevoir.
Un visage, une affiche
Le film a fait de Béatrice Dalle une actrice, à tel point qu’elle passera trente ans à ne pas vouloir en sortir. Elle y est d’une présence physique qu’on n’avait pas vue dans le cinéma français depuis Bardot, mais avec quelque chose de plus dur, un rire qui inquiète, une colère toujours à un centimètre de la joie. Jean-Hugues Anglade, lui, a rarement été aussi bon ensuite : il joue l’effacement, le regard qui suit, et il est le seul acteur du film dont on entend la pensée.
Le César de la meilleure affiche est allé à Christian Blondel, pour cette photographie où Dalle, en gros plan, regarde de biais devant un ciel bleu. C’est une consolation moqueuse, mais elle dit vrai : le film est devenu une image avant d’être un souvenir. Il a aussi reçu le Grand Prix des Amériques à Montréal, une nomination aux Oscars, une autre aux Golden Globes et aux BAFTA, tout cela sans remporter le prix. Le film qui a le plus marqué son année n’a presque rien gagné.
Conclusion : le silence de deux personnes
Ce qui a vieilli, c’est le portrait de la folie féminine comme un feu qui brûle les hommes, la voix off qui redouble ce que les images ont déjà dit, et un dernier acte qui préfère la sidération à la douleur. « 37°2 le matin » est un film de son temps, et il porte ce temps sur lui.
Ce qui n’a pas bougé, c’est la première demi-heure, qui reste l’une des plus belles évocations de ce que c’est que d’aimer sans argent, sans plan, en repeignant des maisons qui ne sont pas à soi. Et cette phrase de Zorg, que Betty ne peut plus entendre, sur le silence entre deux personnes, qui peut avoir la pureté d’un diamant. Quarante ans après, on ne sait toujours pas si le film est une histoire d’amour ou une histoire de perte. C’est sans doute pour cela qu’on y revient.







































































































