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Onze planches de papier découpé – Form und Farbe, 1974

Onze planches de papier découpé – Form und Farbe, 1974

Un livre allemand sans auteur connu, sans éditeur connu et sans une ligne de texte — où tout est découpé aux ciseaux

Trouvé il y a quelques années dans une brocante, scanné, rangé dans un dossier.
Toute la documentation existante sur cet ouvrage

Il faut commencer par ce qu’on ne sait pas, parce que c’est presque tout.

Ce livre s’appelle Form und Farbe — forme et couleur. Il est allemand. Il est daté de 1974. On n’a ni le nom de l’artiste, ni celui de l’éditeur, ni celui de la collection ; on ignore s’il s’adressait à des maîtres d’école, à des parents ou aux enfants eux-mêmes, et l’on ne sait même pas combien de planches il comptait. J’ai cherché : les catalogues de librairie ancienne et les fonds de bibliothèques allemandes rendent bien des Form und Farbe, mais ce sont des manuels de coloristes ou des ouvrages d’histoire de l’art, aucun ne correspond. L’objet est arrivé jusqu’ici par une brocante et un scanner, et c’est tout.

Reste ce que l’on peut lire sur les images elles-mêmes. Et il s’avère qu’elles disent beaucoup.

Ce n’est pas de l’impression, c’est du papier coupé

La première chose que montrent ces planches, c’est leur propre fabrication — et elle n’a rien d’imprimé.

Regardez les aplats de près : ils ont un grain, celui d’un papier teinté dans la masse, et par endroits la fibre se voit. Les bords ne sont pas nets comme le serait un trait de repérage : ils ondulent très légèrement, avec la petite irrégularité que laisse une paire de ciseaux et jamais un massicot. Les fonds blancs sont sales — piqûres, points de rouille, une pliure qui traverse le vert de la première planche. Et quand deux papiers se chevauchent, celui du dessus ne projette aucune ombre : il est simplement posé par-dessus.

Ce ne sont donc pas des dessins reproduits, mais des collages originaux, photographiés. Ce qu’on regarde est le travail réel de quelqu’un qui a coupé des formes et les a collées sur une feuille — avec la poussière et les taches que quarante ans ont ajoutées.

Sept papiers, et rien d’autre

La deuxième chose se mesure. J’ai relevé les couleurs significatives de chacune des onze planches, puis regroupé celles qui se retrouvent d’une planche à l’autre. Le résultat est net : douze teintes en tout, dont sept reviennent constamment.

Un vermillon (présent sur 9 planches sur 11), un bleu pâle (9 sur 11), un bleu profond (8), un blanc crème (8), un jaune orangé (8), un bordeaux très sombre (6), un vert (5). Et deux couleurs seulement n’apparaissent qu’une seule fois dans tout le livre.

Autrement dit, ces onze compositions sortent d’un seul paquet de papiers de couleur. Ce n’est pas une pauvreté, c’est le sujet. Un enfant qui ouvrait ce livre avait devant lui, sur sa table, exactement le même paquet — une pochette de papiers gommés, sept teintes, celles-là et pas d’autres. Tout ce que montrent ces planches est donc, pour lui, refaisable dans l’heure. Le livre ne dit pas « voici de l’art », il dit « voici ce que tu peux faire avec ce que tu as ».

Une ombre, quand on n’a que des ciseaux

Il y a un procédé qui revient et qui est, à mon sens, la plus jolie trouvaille du livre.

Sur la planche au personnage, chaque forme bleue est doublée : derrière le carré bleu foncé de la tête, un second carré bleu pâle dépasse à droite et en bas ; derrière chaque losange des mains, un losange plus clair, décalé du même écart. Sur la planche au fond vert, une bande bordeaux court le long du bord haut et du bord gauche du grand carré rouge, comme si le carré était soulevé.

C’est une ombre portée, et elle est obtenue de la seule façon possible quand on travaille aux ciseaux : en coupant la forme deux fois, dans deux papiers différents, et en décalant l’une par rapport à l’autre. On ne peut pas dégrader un papier, on ne peut pas l’estomper — mais on peut le dédoubler. Toute la leçon de dessin tient là : chaque effet doit se traduire en une opération de découpe.

Une grammaire de sept formes

L’inventaire des formes employées est aussi court que celui des couleurs : le carré, le rectangle, le triangle, le losange, le disque, le demi-disque, le quart de disque. Rien d’autre dans tout le livre — pas une courbe libre, pas une forme organique, pas un contour tracé à main levée.

La démonstration porte alors sur le changement de sens d’une même forme selon ce qui l’entoure. Le disque est une roue sous le camion, un feu de signalisation à côté, le cœur d’une fleur et les pétales autour, le corps d’une coccinelle, un pompon de clown, et sur une planche entière il n’est plus qu’un disque : un anneau de couleurs concentriques, coupé en deux moitiés horizontales pour l’anneau extérieur et en deux moitiés verticales pour le cercle central — deux axes de partage dans une seule figure.

Le triangle suit le même parcours : la voile d’un bateau, le nez pointu d’un clown, le sapin d’une forêt, et la pièce élémentaire d’un carré partagé.

La leçon entière tient sur une planche

S’il fallait n’en garder qu’une, ce serait celle aux sapins, parce qu’elle contient les trois états de la même forme.

En haut à droite, un grand carré coupé par ses deux diagonales en quatre triangles — vert, bleu, orange, rouge : le triangle comme pure géométrie, comme résultat d’une opération sur le carré. À gauche, un semis de petits triangles de toutes couleurs qui rayonnent depuis un point unique en bas : le triangle comme rythme, comme motif, comme éventail. En bas, trois sapins — un triangle vert, un petit rectangle brun : le triangle comme représentation du monde.

Géométrie, ornement, image. Le passage de l’un à l’autre n’est expliqué nulle part, il n’y a aucun texte ; il est simplement montré sur la même feuille, et l’enfant qui regarde comprend qu’entre le théorème et le sapin, il n’y a que le contexte.

Le Bauhaus, cinquante ans plus tard, en papier gommé

Il est difficile de regarder ces planches sans reconnaître d’où vient leur langue.

La composition sur fond rouge, avec ses quatre champs séparés par deux bandes noires, est une toile de Mondrian passée aux ciseaux. Les disques concentriques évoquent les cercles de Delaunay. Le personnage à tête carrée et le clown en triangles sortent tout droit des ateliers du Bauhaus — de ses jouets, de ses ballets, de ses cours préliminaires où l’on faisait précisément cela : découper des formes élémentaires pour apprendre ce que couleur et forme se font l’une à l’autre.

Sauf qu’on est en 1974, un demi-siècle plus tard, et que ce qui fut une avant-garde est devenu un cahier d’activités. C’est le sort ordinaire, et pas le pire, des révolutions formelles : elles finissent par tomber entre les mains des enfants. On peut y voir une déchéance. On peut aussi remarquer que ces onze feuilles anonymes appliquent le programme avec une justesse que bien des œuvres signées n’ont pas — et qu’un livre qui apprend à un enfant de six ans qu’un triangle vert posé sur un rectangle brun devient un arbre lui apprend, sans le dire, à peu près tout ce qu’il faut savoir sur les images.

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