
L’aventure c’est l’aventure – Claude Lelouch

Un film sur la confusion
Lelouch a raconté d’où venait l’idée : un dîner, en 1971, où il écoute des intellectuels mélanger tout, la révolution, la libération sexuelle, le tiers-monde, les gauchistes et les Beatles, et où il décide de faire un film sur la confusion. Il l’écrit avec Pierre Uytterhoeven, son scénariste des grands succès, et il ne cache rien de son intention : rire de l’époque, et de ceux qui la commentent.
Le point de départ est un constat professionnel. Lino Massaro, chef d’une petite bande de braqueurs, s’aperçoit que le hold-up ne rapporte plus rien : les banques sont mieux gardées, les affaires vont ailleurs, et le vrai argent est dans les idées. Il convoque ses associés et leur annonce qu’ils vont désormais faire de la politique. Comme ils n’y comprennent rien, ils commencent par ce qu’ils savent faire : enlever des gens.
Johnny, un ambassadeur, une révolution
Leur première prise est Johnny Hallyday, joué par Johnny Hallyday, qui se laisse enlever avec plaisir parce que cela lui fait de la publicité, et qui négocie sa propre rançon. Puis vient un ambassadeur, qu’on échange contre un avion, puis les révolutionnaires d’Amérique du Sud, à qui l’on vend des armes avant de passer de leur côté, puis les Africains, puis une visite chez le Pape dont on ne dira rien ici.
Le film avance ainsi, par sauts, d’un continent à l’autre, avec l’insouciance d’un album des Pieds nickelés : Charles Denner, d’ailleurs, avait joué dans l’adaptation de 1964. Chaque épisode est un sketch, et chaque sketch s’arrête quand Lelouch a fini de rire. Ce n’est pas un scénario, c’est un tour du monde des idées reçues, où chaque idéologie est traitée avec la même désinvolture, et où les cinq truands, qui ne croient à rien, finissent par être les seuls honnêtes.
Ils sont arrêtés, jugés, et le procès est l’un des grands moments du film. Devant un tribunal qui voudrait des monstres, ils exposent leur doctrine avec une candeur désarmante, et l’on comprend que Lelouch, derrière la farce, a filmé une leçon d’économie : le crime a suivi le marché, et le marché est passé aux idées.
Cinq hommes, une démarche
La distribution fait le film. Lino Ventura, en patron dépassé qui garde son sérieux dans toutes les situations, n’avait jamais été aussi drôle, précisément parce qu’il ne cherche pas à l’être. Il avait d’abord refusé le rôle, méfiant envers la comédie ; Lelouch l’a convaincu en lui promettant qu’il n’aurait jamais à faire rire, seulement à regarder les autres le faire. Jacques Brel, dans son quatrième rôle au cinéma, joue Jacques, le lettré de la bande, celui qui explique et qui doute, et il apporte à l’ensemble une mélancolie que personne ne lui avait demandée. C’est sur ce tournage qu’il rencontre Maddly Bamy, qui restera avec lui jusqu’aux Marquises.
Charles Denner est Simon, l’intellectuel qui a lu, et Charles Gérard, l’inséparable de Lelouch, est Charlot, qui ne comprend jamais. Et il y a Aldo Maccione. Il était presque inconnu ; il sort du film avec un numéro que la France entière imitera pendant vingt ans, cette démarche de séducteur sur la plage, les épaules roulantes, le torse en avant, pour impressionner les filles. Le gag dure une minute et il a mangé la carrière de l’acteur, qui le rejouera dans tous ses films suivants.
Ce qui frappe à la revoir, c’est la liberté du jeu. Lelouch tourne vite, souvent en son direct, avec de longues focales qui laissent les acteurs respirer, et l’on sent qu’une partie des dialogues est née sur place. La musique de Francis Lai, sifflotée, souligne cette légèreté d’un film qui ne veut pas peser.
Ce que la critique n’a pas pardonné
La presse de 1972 a été féroce. Positif y voyait une nullité terne, ni révoltante ni haïssable. Les Cahiers ne l’ont pas regardé. On lui a reproché de rire de tout, donc de ne rien penser, et de faire de la révolution un décor exotique au moment où elle était, pour beaucoup, une chose sérieuse. Le film arrivait à contre-courant de l’esprit du temps, et il le savait.
Il faut dire ce que ces reproches avaient de juste. Le regard sur les guérillas sud-américaines et les États africains est celui d’un touriste, et certains gags n’ont pas passé les décennies. Le film est long, deux heures, et ses derniers épisodes s’essoufflent. Lelouch a toujours été plus doué pour lancer une idée que pour la finir.
Mais le public a tranché, et il a eu raison sur l’essentiel. Ce que la critique appelait cynisme était une gaieté, et cette gaieté était plus rare qu’on ne croyait dans le cinéma français de ces années-là. Le film a été réévalué depuis, jusqu’à passer pour un classique de la comédie, et Lelouch l’a fait restaurer en 2015.
Le monde comme une cour de récréation
Il y a une idée dans cette farce, et elle a vieilli moins vite que ses gags. Les cinq truands ne sont pas des révolutionnaires, ni des réactionnaires : ils sont des artisans qui s’adaptent. Ils vont là où il y a de l’argent, et l’argent, en 1972, est du côté des causes. Ce que le film montre, c’est le moment où les idées deviennent des marchandises, et il le montre avec une bonne humeur qui empêche d’y voir une thèse.
Cinquante ans plus tard, cette intuition a un air de prophétie. On peut regarder « L’aventure c’est l’aventure » comme le premier film sur ce que nous appelons aujourd’hui la communication, où un enlèvement se négocie comme une campagne et où chacun, otage compris, y trouve son compte.
Conclusion : la bande à Lino
Ce qui a vieilli, c’est le regard sur le monde hors de France, l’humour sur les femmes, que Nicole Courcel, en porte-parole des prostituées en grève, sauve d’un revers de main, et un dernier tiers qui cherche sa sortie. Lelouch n’est pas un moraliste ; il est un metteur en scène d’humeur, et son humeur baisse avec le film.
Ce qui reste, c’est une bande. Cinq hommes qui s’aiment, qui se disputent, qui ne comprennent rien et qui s’en sortent, filmés par quelqu’un qui les aime autant qu’ils s’aiment. Ventura qui ne rit jamais, Brel qui sourit trop, Denner qui explique, Gérard qui ne suit pas et Maccione qui marche. Le cinéma français a rarement fabriqué une troupe aussi juste, et il ne l’a fait qu’une fois. Lelouch a tourné cinquante films ; celui-ci est le seul dont on connaisse les répliques par cœur sans les avoir apprises.







































































































