
Sur les ponts – Albert Mérat

L’été, quand je passais sur les ponts, le matin,
Je suivais du regard la fuite du lointain,
Les quais, leurs horizons d’arbres hauts et de pierres,
Et la beauté du jour entrait dans mes paupières.
Mais plus que les palais, les arbres, les maisons,
Plus que le ciel, baignant d’azur les horizons,
Je voyais, coupe verte où mon rêve s’abreuve.
Dans un cadre éclatant reluire le vieux fleuve,
Avec son cours précis, ou bien vague et rôdeur,
Et le frisson léger que donne son odeur.
Bercée au flot menu qui n’a pas de marée,
Je voyais la frégate à la rive amarrée,
Et, comme des maisons trop froides les hivers,
Les grands bateaux de bains aux volets gris ou verts.
Avec le va-et-vient de la batellerie,
Le fleuve, selon l’heure et le moment, varie.
Les Mouches, en sifflant, n’avaient pas pris l’essor,
Et les noirs remorqueurs ne fumaient pas encor.
Seulement, au courant de la rivière vide,
Un chaland que gouverne un marinier solide,
Et qu’on pousse du lourd aviron à deux mains ;
Un train de bois flottant au gré des verts chemins,
Ou rien que le soleil sur l’eau lente et tranquille.
C’était l’heure où le bruit s’éveille par la Ville,
Où grince sur le port la pelle de charbon,
Où des hommes hâlés, quand le soleil est bon,
N’ont que le pantalon de toile et la chemise.
On lisait : Avion, Tibre, Seine-et-Tamise
Aux poupes des bateaux, sur le bordage clair ;
Et l’eau coulait limpide et fraîche comme l’air.
J’ai quelquefois songé qu’en été rien n’égale
La fraîcheur du matin ni l’odeur fluviale ;
Et ce n’est pas pour être épars autour de nous
Que l’effluve en serait sans mérite ou moins doux.
Certe on peut aimer mieux l’odeur des mers superbes :
Mais, pour avoir mouillé les plantes et les herbes,
Les fleurs des nénuphars mêlés aux joncs penchants,
Cette eau porte à la ville un souvenir des champs.























