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L’île de Giovanni – Mizuho Nishikubo

L’île de Giovanni – Mizuho Nishikubo

Sorti en 2014, « L’Île de Giovanni » (« Jovanni no shima »), réalisé par Mizuho Nishikubo pour le studio Production I.G, raconte un épisode que le cinéma japonais n’avait jamais abordé : l’occupation soviétique des îles Kouriles à la fin de l’été 1945, et la déportation de leurs habitants japonais. Le film prend pour cadre l’île de Shikotan, minuscule territoire situé au nord-est d’Hokkaidō, et suit deux frères, Junpei et Kanta, dont le père a donné les prénoms d’après les héros du « Train de nuit dans la Voie lactée » de Kenji Miyazawa. Le film est ainsi une double histoire : celle d’une occupation militaire vue par des enfants, et celle d’un livre qui les accompagne dans le froid. Œuvre méconnue, produite loin des projecteurs de Ghibli, « L’Île de Giovanni » est l’un des plus beaux films d’animation japonais de la décennie, et l’un des plus déchirants.

Un territoire toujours contesté

Le contexte historique est essentiel. Le 8 août 1945, deux jours après Hiroshima, l’Union soviétique déclare la guerre au Japon. Après la capitulation du 15 août, les troupes soviétiques occupent l’archipel des Kouriles, y compris les îles les plus méridionales : Etorofu, Kunashiri, Shikotan et le groupe des Habomai. Ces territoires n’avaient jamais appartenu à la Russie.

Les habitants japonais, environ dix-sept mille personnes, sont d’abord contraints de cohabiter avec les occupants, puis, en 1947 et 1948, déportés vers le Japon via des camps de transit à Sakhaline, dans des conditions effroyables. Beaucoup y meurent.

Ce contentieux, dit des « Territoires du Nord », demeure ouvert : le Japon et la Russie n’ont jamais signé de traité de paix mettant fin à la Seconde Guerre mondiale. Le sujet est donc, au Japon, éminemment politique. Le film, remarquablement, refuse d’en faire une œuvre revancharde.

Le récit : deux écoles, une cloison

Junpei, dix ans environ, et son frère cadet Kanta vivent sur Shikotan avec leur père Tatsuo, chef des pompiers, leur grand-père et leur oncle. La vie est rude mais heureuse. Puis les soldats soviétiques débarquent, réquisitionnent les maisons, et installent leurs propres familles. Les Japonais sont relégués dans des annexes.

L’école est partagée : une cloison sépare la classe japonaise de la classe soviétique. Des deux côtés, les enfants chantent. D’un côté « Katioucha », de l’autre une comptine japonaise. Ils finissent par s’écouter, par se répondre, puis par chanter ensemble. Cette séquence, d’une simplicité bouleversante, constitue le cœur du film.

Junpei se lie avec Tanya, fille du commandant soviétique. Ils n’ont aucune langue commune. Ils se comprennent. Pendant ce temps, le père est arrêté pour avoir dissimulé du poisson, et disparaît. Les familles japonaises sont déportées, entassées dans des cales, transférées à Sakhaline, séparées, affamées. Kanta, le plus jeune, s’affaiblit.

Miyazawa comme boussole

Le père des deux garçons, admirateur de Kenji Miyazawa, les a nommés d’après les héros du « Train de nuit dans la Voie lactée » : Giovanni (Junpei) et Campanella (Kanta). Le livre traverse tout le film, et le train céleste apparaît à plusieurs reprises, dans les rêveries des enfants, comme une échappée.

Le rapprochement est d’une justesse cruelle. Chez Miyazawa, Giovanni et Campanella prennent ensemble un train à travers la Voie lactée, et Giovanni découvre à la fin que son ami est mort noyé, et que le voyage était son passage vers l’au-delà. Le lecteur japonais qui connaît le conte sait donc, dès l’énoncé des prénoms, ce qui attend Kanta.

Le film reprend cette structure sans jamais la souligner. Les séquences oniriques, aux couleurs de pastel et de craie, différentes du reste du film, montrent les deux frères dans le train stellaire. La dernière fois, l’un des deux n’y est plus. Il n’y a pas de plan de mort, pas de scène d’agonie : seulement un siège vide dans un wagon de rêve.

Refuser la haine

Le film aurait pu être une œuvre nationaliste. Il ne l’est jamais. Les Soviétiques ne sont ni des brutes ni des libérateurs : ce sont des hommes, des femmes, des enfants, transplantés eux aussi, obéissant à des ordres, parfois cruels, souvent embarrassés, occasionnellement bons. Le commandant soviétique protège discrètement la famille de Junpei.

Cette position éthique est la même que celle de Takahata dans « Le Tombeau des lucioles » : la guerre n’est pas un affrontement entre bons et méchants, mais une machine qui broie tout le monde, y compris ses exécutants. Le film ne demande pas la restitution des îles ; il demande qu’on se souvienne des enfants.

La séquence du chant partagé, où « Katioucha » et une comptine japonaise se répondent puis se superposent à travers une cloison de bois, est l’énoncé même de cette thèse : les adultes ont tracé une ligne, les enfants chantent des deux côtés.

Mizuho Nishikubo et Production I.G

Mizuho Nishikubo, né en 1953, est un vétéran de l’animation japonaise, longtemps collaborateur de Mamoru Oshii, notamment comme directeur de l’animation sur « Ghost in the Shell 2: Innocence ». Il avait réalisé « Musashi: The Dream of the Last Samurai » (2009). Production I.G, studio connu pour ses œuvres de science-fiction et d’action, se lance ici dans un registre inhabituel.

Le style graphique combine des personnages aux traits réalistes et des décors d’une grande beauté picturale : les paysages enneigés de Shikotan, la mer d’Okhotsk, les baraquements, les trains, les camps. Le film ne cherche jamais l’effet et refuse le pathos ; sa retenue est celle des grands films de guerre.

La musique de Masashi Sada, sobre, mélancolique, accompagne sans surligner. Le film fut salué au Japon, obtenant plusieurs récompenses, et remarqué dans les festivals internationaux, mais il demeure largement méconnu du grand public occidental.

Une histoire vraie

Le film s’appuie sur des témoignages réels de survivants de Shikotan. Le scénario a été nourri par des enquêtes auprès d’anciens habitants déportés. L’épisode de l’école partagée par une cloison est attesté.

Le film se clôt sur un épilogue contemporain : Junpei, devenu vieux, retourne sur l’île avec sa petite-fille. L’île est russe. Les maisons ne sont plus les mêmes. Il retrouve, dans la mémoire des lieux, l’enfance qui lui fut arrachée. Cette séquence, sobrement filmée, ancre le récit dans une réalité toujours en cours.

En donnant à voir une déportation dont les Japonais eux-mêmes parlent peu, et en refusant d’en faire un grief national, le film accomplit un geste politique rare : il choisit la mémoire contre le ressentiment.

Conclusion : le siège vide

« L’Île de Giovanni » n’a ni la puissance de frappe du « Tombeau des lucioles », ni sa notoriété. Il en partage pourtant l’essentiel : la conviction que la guerre se raconte le mieux à hauteur d’enfant, et que la mort d’un petit garçon dans un camp de transit vaut toutes les fresques stratégiques.

Ce qu’il ajoute est plus rare encore : une main tendue. Le film est peuplé de Soviétiques dignes, d’une petite fille russe qui aime un petit garçon japonais, d’une chanson chantée à deux voix de part et d’autre d’une cloison. Il aurait pu réclamer des îles ; il réclame qu’on chante ensemble.

À la fin, le train céleste roule toujours, et il y manque un passager. C’est le sort des Campanella de toutes les guerres, et c’est tout ce que le film a voulu dire.

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