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Milou en mai – Louis Malle

Milou en mai – Louis Malle
Le 24 janvier 1990 sort « Milou en mai », le film que Louis Malle tourne en rentrant d’Amérique après dix ans d’absence et le triomphe d’« Au revoir les enfants ». Il aurait pu enchaîner sur un autre drame ; il choisit une comédie, écrite avec Jean-Claude Carrière, dans une maison de famille du Sud-Ouest, en mai 1968. Une vieille dame meurt le jour où Paris se couvre de barricades, ses héritiers accourent, et la grève générale empêche de l’enterrer. Le sujet tient en une phrase et le film en une saison : un printemps où tout le monde, pendant trois semaines, a cru que le monde allait changer, puis est rentré chez soi.

Renoir, Tchekhov et une vengeance

Malle et Carrière ont pensé leur scénario comme une variation sur « La Cerisaie » de Tchekhov : une propriété, une famille qui ne sait plus la tenir, et un vent d’histoire qui la traverse. La seconde source est plus visible encore. Avant le tournage, Malle projette « La Règle du jeu » à toute son équipe, et il engage Paulette Dubost, qui jouait Lisette chez Renoir en 1939, pour être la grand-mère qui meurt dans la première bobine. Le film s’ouvre ainsi sur un hommage, puis s’en émancipe.

Il y a une dernière source, que Malle n’a jamais cachée : sa propre famille. Il est né dans une dynastie industrielle du Nord, celle du sucre Béghin, et « Milou en mai » est plein de ce qu’il appelait des coups de griffe à sa classe. La bourgeoisie de province qu’il filme n’est pas méchante : elle est absente, occupée par ses bagues et ses parts, et incapable de voir ce qui se passe à trois cents kilomètres.

Une maison, une mort, une grève

Milou, joué par Michel Piccoli, a une soixantaine d’années et n’a jamais quitté la propriété où il vit avec sa mère, ses abeilles, ses écrevisses qu’il attrape à la main dans la rivière. Quand la mère meurt, la maison se remplit. Georges, le frère, journaliste au « Monde », arrive avec Lily, sa femme anglaise. Camille, la fille de Milou, épouse d’un médecin bordelais, arrive avec ses trois enfants et son mépris pour la vermine étudiante. Claire, la nièce, arrive avec son amie, ce qui fait tousser tout le monde. Le neveu Pierre-Alain descend de Paris, où il lançait des pavés, dans le camion d’un routier qui s’appelle Grimaldi.

Le mort est là, dans une chambre, et il attend. Les pompes funèbres sont en grève, comme les trains, comme l’essence, comme tout. On ne peut ni enterrer ni partir. La famille s’installe donc, et fait ce que font les familles quand elles attendent : elle parle d’argent.

Le testament, la bague de la grand-mère, la question de savoir si l’on vend, à qui, et comment on partage la maison en cinq, occupent les conversations pendant que la radio annonce les usines occupées et le général de Gaulle disparu. Malle filme cela sans hausser le ton, à la table, dans le jardin, au bord de l’eau. Le pique-nique sur l’herbe, avec la morte à cinquante mètres, est l’une des plus jolies scènes de comédie du cinéma français de ces années.

Les idées descendent en province

Ce qui rend le film juste, c’est que Mai 68 n’arrive à la maison que par la radio, par le neveu et par le routier, et que chacun en fait ce que son caractère lui permet. Georges, l’homme de gauche, s’inquiète surtout de son journal. Camille, réactionnaire à l’écran comme jamais Miou-Miou ne l’avait été, se laisse embrasser par le notaire. Milou, qui ne pense rien de politique, découvre que la liberté sexuelle a des avantages et que sa belle-sœur anglaise n’est pas insensible à son charme. Grimaldi le routier, joué par Bruno Carette, fait le lit de tout le monde avec une bonne humeur de brute.

Pierre-Alain prêche l’amour libre et l’abolition de la propriété dans un salon où l’on parle d’héritage. Personne ne l’écoute vraiment, mais tout le monde, pendant deux jours, se met à vivre un peu comme il le dit. Malle a défini cette contagion avec précision : les idées de Mai n’ont pas changé ces gens, elles leur ont donné une permission.

La fuite dans les bois

Puis la peur arrive, elle aussi par la radio. On dit que les chars soviétiques sont à la frontière, que les paysans montent avec des fourches, que la révolution est en marche vers le Sud-Ouest. La famille charge le mort dans une voiture et part se cacher dans les collines, sous des tentes, avec les provisions et l’argenterie.

C’est le passage le plus discuté du film. Certains y ont vu un flottement, un scénario qui tourne un peu à vide en attendant que l’Histoire se décide. On peut aussi y voir la thèse du film mise en scène : cette bourgeoisie qui campe dans les fougères en craignant l’invasion rejoue, en accéléré et pour rire, l’exode de 1940 qu’elle a connu. La peur est la même ; l’ennemi, cette fois, n’existe pas.

Et de fait, la peur retombe. Le général revient, les accords de Grenelle sont signés, l’essence coule à nouveau, et la famille redescend. On enterre enfin la mère. On vend. Chacun repart avec sa part, et Milou reste seul dans la maison vide, avec une dernière danse et un violon.

Le violon de Grappelli

La musique est de Stéphane Grappelli, qui a quatre-vingt-un ans et qui compose ici sa seconde partition pour le cinéma, avec deux guitares et une contrebasse. Malle l’a fait travailler en salle de montage, phrase par phrase, image par image. Le résultat est un swing léger et mélancolique, celui du Hot Club de France des années trente, qui dit exactement ce que le film dit : que ce printemps a été une fête et que les fêtes finissent.

Malle ajoute Mozart et Debussy par petites touches, mais c’est le violon qui reste. Il donne au film son tempo de valse et sa tendresse pour des gens qu’il moque.

Une troupe

Le tournage a lieu du 25 mai au 18 août 1989, au château du Calaoué, dans le Gers, avec une direction d’acteurs que Renato Berta, le chef opérateur, a décrite comme celle du théâtre : répétitions avant le tournage, respect strict du texte, déplacements réglés. On sent ce travail dans l’aisance de l’ensemble.

Piccoli est en état de grâce, gourmand, lubrique et innocent. Miou-Miou joue contre elle-même et gagne. Dominique Blanc, en nièce qui affiche son amie et cache sa douleur, recevra le César du second rôle, seule récompense d’un film qui en avait quatre nominations, Piccoli, Miou-Miou et Duchaussoy étant cités eux aussi. Valérie Lemercier fait ici ses débuts au cinéma, en femme de notaire. Et Bruno Carette, des Nuls, tient là son dernier rôle : il meurt en décembre 1989, à trente-trois ans, avant la sortie du film. Sa mort donne à son personnage, le seul qui ne soit pas de la famille et le seul qui vive pleinement, un poids qu’il n’aurait pas eu.

Conclusion : ce que Mai a laissé

Le film a réuni 1,3 million de spectateurs, ce qui était honnête et bien moins que le précédent. La critique l’a aimé, sans le mettre au rang du « Feu follet » ou d’« Au revoir les enfants », et elle avait raison : « Milou en mai » ne cherche pas le chef-d’œuvre. Il a été reproché à Malle un regard désabusé sur 68, une manière de dire que rien ne s’est passé. Ce n’est pas ce que dit le film. Il dit que la province a regardé Paris comme on regarde un orage, et que l’orage a laissé quelques fenêtres ouvertes.

Malle refera Tchekhov quatre ans plus tard, avec « Vanya, 42e rue », son avant-dernier film. « Milou en mai » est la répétition en plein air : une maison qu’on va vendre, des gens qui parlent au lieu d’agir, un été qui dure trop, et cette manière très rare de rire de tout le monde sans mépriser personne. Trente-cinq ans après, c’est le film sur Mai 68 que l’on revoit avec le plus de plaisir, précisément parce qu’il ne se passe pas à Paris.

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