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Si tu tends l’oreille – Yoshifumi Kondō

Si tu tends l’oreille – Yoshifumi Kondō

Sorti le 15 juillet 1995, « Si tu tends l’oreille » (« Mimi wo sumaseba ») est le seul long-métrage réalisé par Yoshifumi Kondō, animateur prodigieux que Miyazaki et Takahata avaient désigné comme leur successeur. Trois ans plus tard, le 21 janvier 1998, Kondō mourait d’un anévrisme dissécant de l’aorte, à quarante-sept ans, épuisé par le rythme de travail du studio. Sa mort a durablement traumatisé Ghibli, contribué à l’annonce de retraite de Miyazaki après « Princesse Mononoké », et laissé le studio sans héritier, ce qui explique en grande partie la trajectoire ultérieure de Gorō Miyazaki. « Si tu tends l’oreille » est donc, involontairement, un testament. C’est aussi le film le plus doux, le plus juste et le plus modeste du studio : l’histoire d’une lycéenne de quatorze ans qui découvre qu’elle veut écrire, et qui a peur de ne pas en être capable.

Yoshifumi Kondō : l’héritier disparu

Né en 1950 à Niigata, Yoshifumi Kondō entre chez A-Pro en 1968, où il travaille sous la direction de Yasuo Ōtsuka, aux côtés de Takahata et de Miyazaki. Il devient rapidement l’un des meilleurs animateurs de sa génération, doté d’un sens du dessin réaliste, du geste et de l’expression, que ses aînés admirent sans réserve.

Il travaille sur « Heidi », « Anne, la maison aux pignons verts », « Sherlock Holmes », puis, chez Ghibli, comme directeur de l’animation sur « Souvenirs goutte à goutte » (1991), « Porco Rosso » (1992) et « Pompoko » (1994). Sa capacité à animer des visages humains ordinaires, sans stylisation, était réputée sans égale.

Takahata et Miyazaki, qui se disputaient son concours, s’accordaient sur un point : Kondō était celui qui reprendrait le studio. « Si tu tends l’oreille » devait être le premier d’une longue série de films. Il fut le seul.

Le film et sa fabrique

Le scénario et le storyboard sont de Hayao Miyazaki, qui adapte un manga d’Aoi Hiiragi paru en 1989. Cette configuration, un maître qui écrit et un jeune réalisateur qui met en scène, a suscité des tensions : Miyazaki, incapable de lâcher prise, intervenait constamment. Kondō, par tempérament réservé, encaissait.

Le rythme de travail était brutal. Ghibli produisait alors un film par an, avec des équipes surmenées, des nuits blanches et une pression permanente. Kondō, perfectionniste, retouchait personnellement des milliers de dessins. La corrélation entre ce régime et sa mort prématurée n’a jamais été formellement établie, mais personne au studio n’a jamais prétendu qu’elle était fortuite. Miyazaki, effondré, a évoqué publiquement une culpabilité.

À la suite de ce décès, Ghibli a réformé une partie de ses pratiques et Miyazaki a annoncé son retrait, avant de revenir. Mais la question de la succession est restée béante, et elle explique en grande partie le pari désespéré tenté avec Gorō Miyazaki en 2006.

Le récit : une bibliothèque et une fiche

Shizuku Tsukishima, quatorze ans, dévore les livres. Elle remarque, sur les fiches d’emprunt des ouvrages de la bibliothèque, qu’un même nom la précède systématiquement : Seiji Amasawa. Elle s’invente une fascination pour cet inconnu, un lecteur idéal, un double.

Elle finit par le rencontrer, et il s’avère être un garçon agaçant de son âge, qui la taquine. Elle découvre qu’il veut devenir luthier et partir apprendre le métier à Crémone, en Italie. Face à cette vocation nette, elle est saisie de panique : elle n’a rien, elle ne sait rien faire, elle n’a aucun projet.

Elle décide alors, seule, de s’éprouver : elle écrira un roman, en deux mois, pendant que Seiji est en Italie. Elle sacrifie ses cours, ne dort plus, et écrit. Le résultat, elle le sait, est mauvais. Elle le montre au vieux luthier grand-père de Seiji, qui lui répond, avec une délicatesse remarquable, la vérité : le texte est brut, non poli, mais il contient quelque chose. Elle pleure. Elle a compris ce que travailler veut dire.

Le film sur le travail créatif

« Si tu tends l’oreille » est probablement le meilleur film jamais réalisé sur l’apprentissage d’un métier artistique. Il refuse absolument le mythe du talent inné. Shizuku n’est pas douée : elle est acharnée. Son roman est médiocre, et le film le dit sans détour.

La métaphore centrale est fournie par le vieux luthier, qui montre à Shizuku une géode brute et lui explique que le cristal est là, à l’intérieur, mais qu’il faut le tailler, le polir, y consacrer des années, et qu’il en restera peut-être peu de chose. Cette leçon, adressée à une adolescente de quatorze ans, est d’une exigence rare dans un film destiné à la jeunesse.

L’atelier du luthier, la fabrication d’un violon, l’établi, les copeaux, les outils : le film filme la main-d’œuvre avec un respect quasi sacré. C’est une œuvre profondément artisanale, réalisée par des artisans, à propos de l’artisanat. Rien n’est plus éloigné de la culture contemporaine du talent instantané.

Le baron et le rêve

Les rares séquences fantastiques du film sont celles où Shizuku écrit. Elle imagine un monde peuplé de continents flottants et de villes de cristal, où un chat en costume, le Baron Humbert von Gikkingen, statuette de porcelaine de la boutique du luthier, prend vie. Ces passages, animés dans un style pictural différent, plus onirique, sont l’œuvre de Naohisa Inoue.

Le contraste est le sujet du film. La banlieue de Tama, où vit Shizuku, est reproduite avec une exactitude documentaire : les barres d’immeubles, les escaliers, les pylônes, les trains de banlieue, la chaleur d’été. C’est un monde d’une banalité absolue. Le fantastique n’y est présent que dans l’imagination d’une adolescente, et le film ne le confond jamais avec la réalité.

Le Baron connaîtra une postérité inattendue : il devient le protagoniste du « Royaume des chats » (2002), réalisé par Hiroyuki Morita, spin-off qui prolonge cette rêverie.

« Take Me Home, Country Roads »

Le film est structuré par une chanson : « Take Me Home, Country Roads » de John Denver, que Shizuku est chargée de traduire en japonais pour la chorale de son école. Elle en écrit une version parodique sur les routes de béton de sa banlieue, puis, à la fin, une version sincère.

La séquence où elle chante devant Seiji et ses camarades, qui l’accompagnent spontanément au violon, à la guitare et à la mandoline, dans une cave, est l’un des moments les plus purement joyeux du cinéma d’animation. Elle est aussi celle où le film bascule : dans le regard qu’ils échangent, l’adolescence prend fin.

Que le film adopte comme hymne une chanson américaine sur la nostalgie des Appalaches, transposée dans une banlieue-dortoir japonaise, en dit long sur son intelligence. Le sentiment du foyer, du chez-soi, est universel et transposable ; la traduction, thème du film, est aussi son procédé.

Postérité : le film que l’on découvre tard

« Si tu tends l’oreille » est un succès au Japon, mais il fait longtemps figure de mineur dans le catalogue Ghibli à l’international, éclipsé par les fresques de Miyazaki. Son ancrage dans le quotidien et son absence de spectacle en ont retardé la reconnaissance.

Depuis, il est devenu un film-culte, particulièrement auprès des créateurs. Nombreux sont les écrivains, dessinateurs et musiciens qui citent la scène de la géode comme la description la plus juste de ce qu’ils ont vécu à quinze ans. C’est le film que l’on montre à quelqu’un qui doute d’avoir le droit d’essayer.

La mort de Kondō lui confère rétrospectivement une résonance douloureuse. Un homme qui savait comme personne dessiner la fatigue, la joie et l’obstination d’une adolescente est mort d’avoir trop travaillé, dans un studio qui célébrait précisément le labeur acharné. Le film est magnifique ; ce qu’il coûta l’est moins.

Conclusion : la pierre brute

« Si tu tends l’oreille » ne contient aucune bataille, aucun monstre, aucun sortilège. Il raconte deux mois de la vie d’une lycéenne qui écrit un mauvais roman et qui décide d’en écrire de meilleurs. C’est l’un des films les plus utiles jamais réalisés.

Il dit qu’il faut du temps, que l’on est mauvais au début, que ce n’est pas grave, et qu’il faut continuer. Il dit qu’aimer quelqu’un peut consister à se mettre au travail. Il dit qu’un violon ne se fabrique pas plus vite qu’il ne se fabrique.

Yoshifumi Kondō n’a réalisé qu’un film. Celui-là. La pierre était brute, et il n’a pas eu le temps de la tailler. Ce qui reste suffit pourtant à mesurer ce que l’animation japonaise a perdu ce jour de janvier 1998.

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