
Police Python 357 – Alain Corneau

Un homme et son arme
L’inspecteur Marc Ferrot vit seul. Il fabrique ses propres cartouches, s’entraîne au stand, soigne son Colt Python 357 comme d’autres soignent une voiture. Il travaille sous les ordres du commissaire Ganay, joué par François Périer, un homme affable, installé, marié à Thérèse, que Simone Signoret joue clouée dans un fauteuil, lucide et amère. Ferrot n’a pas de vie en dehors du service. Le film commence par nous montrer un professionnel, et il va passer deux heures à le démonter.
Au cours d’une planque, une jeune Italienne le photographie. Elle s’appelle Sylvia Leopardi, c’est Stefania Sandrelli, et elle devient sa maîtresse. Ferrot, qui n’a jamais rien partagé, s’y attache avec une maladresse d’adolescent. Il devine qu’il y a un autre homme. Il ignore que cet autre homme est Ganay, et que Thérèse le sait.
Le piège
Un soir, Ferrot se dispute avec Sylvia et s’en va. Ganay, qui a tout vu, monte chez elle et la tue. Ferrot revient plus tard, ivre, touche à tout, laisse partout ses traces, et repart sans avoir été vu. Le lendemain, l’enquête sur le meurtre lui est confiée.
C’est tout le dispositif du film, et il est d’une efficacité redoutable. Ferrot ne peut pas dire qu’il connaissait la victime sans devenir suspect. Ganay ne peut pas le couvrir sans se découvrir. Les deux hommes, chacun de son côté, freinent l’enquête qu’ils sont censés diriger, pendant que les indices et les témoignages convergent lentement vers l’inspecteur. Corneau et son coscénariste Daniel Boulanger ont pris l’idée au « Grand Horloger » de Kenneth Fearing, un roman américain de 1946 déjà porté à l’écran par John Farrow, et qui le sera de nouveau en 1987 avec « Sens unique ». Mais ils l’ont déplacé dans un commissariat de province, et le mécanisme y gagne une densité qu’il n’avait pas dans une salle de rédaction new-yorkaise.
Montand défiguré
Il y a dans le film une scène que personne n’oublie : pour ne pas être reconnu par les témoins, Ferrot se brûle le visage à l’acide. Montand, qui avait cinquante-quatre ans, qui était l’une des plus grandes vedettes du pays, qui avait chanté, séduit, milité, accepte de passer la seconde moitié du film avec une joue ravagée et un pansement. Ce n’est pas un effet. C’est la conclusion logique d’un personnage qui a déjà renoncé à tout ce qui faisait de lui quelqu’un : son nom, sa parole, son honneur de policier, et maintenant son visage.
Montand joue Ferrot sans lui chercher d’excuse. Il le fait raide, obstiné, un peu borné, incapable de parler, et d’autant plus touchant qu’il ne le demande pas. On a dit que c’était son meilleur rôle de policier. C’est surtout celui où il accepte d’être le plus laid.
Un couple à trois, et Signoret
Le trio Périer-Signoret-Montand est la vraie richesse du film. Périer compose un Ganay d’autant plus effrayant qu’il est aimable : un homme sans violence apparente, qui a tué par jalousie et qui se défend par habitude, en bon fonctionnaire. Signoret, en épouse infirme qui a tout compris et tout accepté, a peu de scènes, mais chacune pèse. Elle et Montand étaient mariés depuis près de vingt-cinq ans ; Corneau ne les fait pas jouer un couple, il les place de part et d’autre d’un secret, et ce qu’ils se disent sans se le dire est l’une des choses les plus fines du film.
Stefania Sandrelli, elle, n’a que le temps d’exister. C’est voulu : Sylvia est l’objet du désir des deux hommes, et le film la fait disparaître au moment exact où l’on commençait à la connaître. Son absence occupe tout le reste. Mathieu Carrière, en jeune inspecteur Ménard, est le seul personnage qui regarde les autres sans rien cacher, et c’est par lui que le film se dénoue.
Orléans comme une ville américaine
Corneau aimait le cinéma américain de série B, et « Police Python 357 » en est une déclaration d’amour. Étienne Becker filme Orléans dans des couleurs froides, des gris et des bleus de novembre, des façades nettes et des rues vides. La ville n’a rien de pittoresque. Elle est le décor rigoureux d’une mécanique, comme une ville du Middle West chez Don Siegel.
La musique de Georges Delerue, qu’on attendait lyrique, est ici presque atonale, faite de grappes de notes qui montent à mesure que le piège se referme. Elle a valu au compositeur une nomination au César, et le montage de Marie-Josèphe Yoyotte, qui tient deux heures de suspense sans un temps mort, a reçu le César en 1977.
Une décennie de polars
Le film ouvre une série. Corneau enchaînera avec « La Menace », puis « Série noire » avec Patrick Dewaere, puis « Le Choix des armes », où il retrouvera Montand. Dans les mêmes années, « Le Juge Fayard dit le Shériff » d’Yves Boisset et « La Guerre des polices » de Robin Davis racontent aussi la police française de l’intérieur, par ses rivalités et ses zones d’ombre. Le polar des années soixante-dix a pris la relève du cinéma politique, et « Police Python 357 » en est l’un des moments fondateurs.
Il n’a pourtant rien d’un film à thèse. Il ne dit rien de l’institution policière qui ne soit contenu dans son intrigue. Ce qui l’intéresse, c’est un homme seul, et la manière dont un système, même sans le vouloir, peut broyer celui qui le sert le mieux.
Conclusion : effacer ses traces
Ce qui a vieilli, c’est un rythme qui prend son temps, quelques scènes d’exposition qui s’attardent, et une fin qui, après tant de rigueur, se résout un peu vite. Le film demande qu’on accepte sa lenteur de mécanique d’horlogerie.
Ce qui n’a pas bougé, c’est l’idée centrale, qui reste l’une des plus fortes du polar français : un policier obligé de détruire les preuves qui l’accusent, alors même qu’il est innocent du crime. Ferrot finit le film sans visage, sans femme, sans chef, avec son revolver et sa solitude. Montand ne l’a jamais joué aussi nu.







































































































