
Blade Runner 2049 – Denis Villeneuve

K
Trente ans ont passé. La Tyrell Corporation a fait faillite après une révolte des réplicants et un black-out qui a effacé les archives du monde ; un industriel aveugle, Niander Wallace, joué par Jared Leto, a racheté ses restes et produit une nouvelle génération de réplicants, obéissants. L’un d’eux, K, joué par Ryan Gosling, est blade runner à la police de Los Angeles : il « retire » les anciens modèles, c’est-à-dire les siens, et il le sait.
Au début du film, il en élimine un, Sapper Morton, joué par Dave Bautista, qui élève des larves dans une ferme de protéines au milieu d’une plaine grise, et découvre sous un arbre mort une caisse d’ossements : ceux d’une femme morte en couches, trente ans plus tôt. Une réplicante. C’est impossible, les réplicants ne pouvant pas avoir d’enfants, et c’est ce qui rend la découverte explosive : si une machine peut naître, la frontière entre elles et nous disparaît, et l’ordre du monde avec elle.
Joi
K vit seul, dans un appartement sombre, avec une compagne holographique, Joi, jouée par Ana de Armas, un produit vendu par Wallace, qui l’accueille le soir, lui sert de faux repas et lui dit ce qu’il a besoin d’entendre. C’est le personnage le plus troublant du film. On ne sait jamais si elle l’aime ou si elle est programmée pour le lui faire croire, et le film refuse de trancher : peut-être n’y a-t-il pas de différence.
Une des plus belles scènes montre Joi faisant venir une prostituée, Mariette, jouée par Mackenzie Davis, pour se superposer à elle et pouvoir enfin toucher K. Les deux images ne coïncident jamais tout à fait. Villeneuve filme ce décalage comme une douleur, et il dit sans un mot ce que le film pense de l’amour : ce qu’on aime n’est jamais tout à fait là.
Un souvenir de cheval
K a un souvenir d’enfance : dans un orphelinat, il cache un petit cheval de bois gravé d’une date, que d’autres enfants veulent lui prendre. Il sait que ce souvenir est faux, implanté comme ceux de tous les réplicants. Mais la date gravée est celle de la naissance de l’enfant, et, dans un orphelinat en ruine au milieu des décharges de San Diego, il retrouve le cheval à l’endroit exact où il se souvenait de l’avoir caché.
Pendant une heure, K croit qu’il est cet enfant, qu’il est né, qu’il a une âme. Ryan Gosling, qui joue presque tout le film sans expression, laisse passer à ce moment une émotion d’autant plus bouleversante qu’elle a été retenue. Une créatrice de souvenirs, le docteur Ana Stelline, jouée par Carla Juri, lui confirme que ce souvenir a été vécu par quelqu’un. Il ne sait pas encore par qui.
Las Vegas et Deckard
La piste le mène à Las Vegas, devenue un désert orange, radioactif, peuplé de statues géantes à demi enfouies. Dans un casino abandonné, parmi des hologrammes d’Elvis Presley et de Frank Sinatra qui s’allument et s’éteignent, vit Rick Deckard. Harrison Ford joue un homme vieilli, méfiant, avec un chien, qui a disparu trente ans plus tôt pour protéger une enfant qu’il n’a jamais connue.
La scène où Wallace lui présente une copie de Rachael, recréée à l’identique, avec le visage qu’avait Sean Young en 1982, est l’une des plus cruelles du film. Deckard la regarde, s’approche, puis dit simplement que ses yeux étaient verts. Luv, la réplicante de Wallace, jouée par Sylvia Hoeks, abat la copie d’une balle. On comprend alors que, dans ce monde, même le deuil peut être fabriqué, et donc refusé.
Roger Deakins et le silence
La photographie de Roger Deakins, nommé treize fois aux Oscars sans jamais l’emporter, lui vaut enfin la statuette. Chaque décor a sa couleur : le gris des fermes, l’ambre du palais de Wallace, où courent des reflets d’eau, l’orange de Las Vegas, le blanc de la neige finale. Villeneuve laisse durer les plans, souvent sans dialogue, et le film trouve dans cette lenteur une gravité qu’aucune suite hollywoodienne n’avait osée. On peut lire aussi, sur ce site, un article consacré aux écrans et aux interfaces du film, « Les interfaces de Blade Runner 2049 ».
La musique, confiée d’abord à Jóhann Jóhannsson, puis à Hans Zimmer et Benjamin Wallfisch, reprend en l’amplifiant la manière de Vangelis : des nappes de synthétiseur, des basses qui font trembler la salle. Trois courts métrages, réalisés pour la sortie, comblaient les trente ans d’écart entre les deux films, dont « 2048 : Nowhere to Run », de Luke Scott, le fils de Ridley, qui raconte la vie de Sapper Morton juste avant l’arrivée de K.
Conclusion : la neige et les larmes
Ce qui gêne : une durée qui se sent, un Wallace plus déclamatoire que menaçant, et une révolution réplicante annoncée puis laissée en suspens. Le film a été conçu comme un chapitre, et il en porte parfois le poids.
Ce qui reste est immense. K apprend qu’il n’est pas l’enfant, qu’il n’est personne, et il choisit quand même d’agir : il sauve Deckard, le conduit jusqu’à sa fille, puis s’allonge sur des marches, sous la neige, et meurt, comme Roy Batty sous la pluie, sur la musique qui accompagnait la mort de celui-ci. Le premier film demandait si une machine pouvait avoir une âme ; le second répond qu’on n’a pas besoin d’être né pour en avoir une. Il suffit de faire, une fois, quelque chose que personne ne vous a demandé.







































































































