
La Villa qui s’ouvre au passant – François-Paul Alibert

… Je répondais : ces vers sont beaux, et je les aime
D’être si transparents et nus qu’on les dirait
Invisibles et qu’ils semblent ne point couler,
Tant leur pente est légère et douce, et la pensée
Comme une herbe de source au fond y plie à peine,
À travers l’eau tremblante et pure des poèmes…
C’était par un après-midi glacé d’octobre.
Il ventait du nord-ouest, et si fort, que l’automne
Partait à la dérive en rouille et en fumée.
Des peupliers, des saules glauques et des trembles
Il pleuvait à nos pas un chemin argenté,
Et nous foulions l’odeur des feuilles qui fermentent.
Pas à pas nous suivions la rive où la Garonne
Roule comme un torrent d’espace et de fraîcheur.
Parfois un souffle brusque emportait nos paroles,
Alors nous regardions en silence le fleuve
Entraîner l’horizon sous ses profondes nappes.
Serré dans la frileuse attente de l’hiver,
Sur l’autre bord, un bois profond et solitaire
Disposait à la grève une couronne d’arbres,
Et l’on sentait, après ces arbres et ces eaux,
Et derrière la pente encore des côteaux,
La vastitude immense et calme de la plaine,
Et, malgré la bourrasque affreuse et continue,
S’étendre à l’infini vos champs qui sommeillaient.
Nous revînmes par un humide crépuscule.
Les sentiers effacés s’en allaient dans la brume,
La nuit tombait, et, sous quelque roue attardée,
On entendait là-bas les ornières crier.
Le taillis pluvieux nous frappait au passage,
Le ciel était si bas qu’il touchait presque aux branches,
L’heure était décroissante et confuse, et nos âmes
L’une vers l’autre s’inclinaient en hésitant.
Sous vos livres, le soir, accoudés, dans la salle
D’un grand feu de sarments flambante et réjouie
Par l’arome évoqué d’une liqueur des îles,
Comme on était à la fois près et loin de tout !
Ô demeure perdue au milieu des labours,
Ô solitude où l’on est deux à se connaître !
Nous regardions les dieux d’Italie et d’Athènes,
Et, pour nous délasser de leurs nobles images,
Vous me chantiez encor, toujours, du Francis Jammes.
Et j’aimais, au jour tiède et voilé de la lampe,
La douceur d’écouter fleurir les strophes lentes,
La vie et le frisson des vieilles choses mortes,
Et la mollesse ardente où s’étouffent les roses,
Tout ce qui vient de l’autre côté de la mer,
La montagne, de neige et d’azur sur la cime,
Et la prairie où s’entr’ouvrent de bleus calices,
Ce parfum de foin mûr dont s’embaume la terre,
Tout ce qui passe et qui tremble dans la lumière,
Et de savoir aussi qu’aux fenêtres fermées,
Aveugle, insaisissable et noir, le vent passait,
Et s’égouttait la nuit grelottante et mouillée…























