Sélectionner une page

Le Somnambule – Alfred de Vigny

Le Somnambule – Alfred de Vigny

« Déjà, mon jeune époux ? Quoi ! l’aube paraît-elle ?
Non ; la lumière, au fond de l’albâtre, étincelle
Blanche et pure, et suspend son jour mystérieux ;
La nuit règne profonde et noire dans les cieux.
Vois, la clepsydre encor n’a pas versé trois heures ;
Dors près de ta Néra, sous nos chastes demeures ;
Viens, dors près de mon sein. » Mais lui, furtif et lent,
Descend du lit d’ivoire et d’or étincelant.
Il va, d’un pied prudent, chercher la lampe errante,
Dont il garde les feux dans sa main transparente ;
Son corps blanc est sans voile, il marche pas à pas,
L’œil ouvert, immobile, et murmurant tout bas :

« Je la vois, la parjure… interrompez vos fêtes.
Aux Mânes un autel… des cyprès sur vos têtes…
Ouvrez, ouvrez la tombe… Allons… Qui descendra ? »
Cependant, à genoux et tremblante, Néra,
Ses blonds cheveux épars, se traîne. « — Arrête, écoute.
Arrête, ami ; les Dieux te poursuivent, sans doute ;
Au nom de la pitié, tourne tes yeux sur moi ;
Vois, c’est moi, ton épouse en larmes devant toi ;
Mais tu fuis ; par tes cris ma voix est étouffée !
Phœbé, pardonne-lui ; pardonne-lui, Morphée. »

— « J’irai… je frapperai… le glaive est dans ma main ;
Tous les deux… Pollion… c’est un jeune Romain…
Il ne résiste pas. Dieux ! qu’il est faible encore !
D’un blond duvet sa joue à peine se décore,
L’amour a couronné ce luxe éblouissant…
Écartez ce manteau, je ne vois pas le sang. »

Mais elle : « Ô mon amant ! compagnon de ma vie !
Des foyers maternels si ton char m’a ravie
Tremblante, mais complice, et si nos vœux sacrés
Ont fait luire à l’Hymen des feux prématurés.
Par cette sainte amour nouvellement jurée,
Par l’antique Vesta, par l’immortelle Rhée
Dont j’embrasse l’autel, jamais nulle autre ardeur
De mes pieux serments n’altéra la candeur :
Non, jamais Pénélope, à l’aiguille pudique.
Plus chaste n’a vécu sous la foi domestique.
Pollion, quel est-il ? » — « Je tiens tes longs cheveux…
Je dédaigne tes pleurs et tes tardifs aveux,
Corinne, tu mourras… » — « Ce n’est pas moi ! Ma mère,
Il ne m’a point aimée ! Oh ! ta sainte colère
À comme un Dieu vengeur poursuivi nos amours !
Que n’ai-je cru ma mère, et ses prudents discours ?
Je ne détourne plus ta sacrilège épée ;
Tiens, frappe, j’ai vécu puisque tu m’as trompée…
… Ah ! cruel !… mon sang coule !… Ah ! reçois mes adieux ;
Puisses-tu ne jamais t’éveiller ! » — « Justes dieux ! »

Archives par mois