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L’Armée des ombres – Jean-Pierre Melville

L’Armée des ombres – Jean-Pierre Melville
Le 12 septembre 1969 sort « L’Armée des ombres », le film que Jean-Pierre Melville portait depuis vingt-six ans. Il avait lu le livre de Joseph Kessel à Londres, en 1943, quand il s’appelait encore Grumbach et qu’il servait dans les Forces françaises libres ; il en avait tiré le titre de son premier film, « Le Silence de la mer », déjà sur l’Occupation, en 1947. Il lui a fallu un producteur qui accepte deux films d’affilée, neuf ans pour convaincre Lino Ventura, et l’autorisation de faire défiler une compagnie de la Wehrmacht sur les Champs-Élysées à six heures du matin. Le résultat a été mal reçu, à un an de Mai 68, par une critique qui y a vu un film gaulliste, et il a attendu trente-sept ans pour sortir aux États-Unis, où il a été tenu, en 2006, pour le meilleur film de l’année. Entre-temps il était devenu ce qu’il est : le plus grand film français sur la Résistance, et l’un des plus noirs.

Un ingénieur, un camp, une évasion

Philippe Gerbier, joué par Lino Ventura, est un ingénieur des ponts qu’on arrête en 1942 pour ses opinions. Il est interné dans un camp français, puis transféré à la Gestapo, à Paris, à l’hôtel Majestic, d’où il s’évade en tuant une sentinelle et en courant dans la rue, avant d’entrer chez un coiffeur, joué par Serge Reggiani, dont on ne saura jamais s’il est pétainiste ou résistant, et qui lui donne un manteau. Toute la première demi-heure est faite ainsi, de scènes closes où l’on ne sait jamais qui est qui, et le film n’en sortira pas.

Gerbier retrouve son réseau à Marseille. Il faut exécuter un jeune traître, Dounat, dans une maison louée pour cela ; les voisins sont là, on ne peut pas tirer, il n’y a pas de couteau, et les trois hommes l’étranglent avec une serviette, en silence, pendant que le garçon pleure. Melville filme la scène en entier, sans musique, et le film a trouvé sa vérité : la Résistance n’est pas un combat, c’est une suite de gestes que personne ne voudrait faire.

Ceux de l’ombre

Le réseau a un chef, Luc Jardie, joué par Paul Meurisse, philosophe, auteur de cinq livres que personne n’a lus, qui vit dans sa bibliothèque et qui n’a jamais tenu une arme ; un frère, Jean-François, joué par Jean-Pierre Cassel, qui rejoint le réseau sans savoir que son aîné le dirige ; Félix, Le Masque, Le Bison, des hommes qu’on ne connaît que par ce qu’ils font ; et Mathilde, jouée par Simone Signoret, une mère de famille qui devient, sans y avoir été préparée, la meilleure de tous, celle qui monte les opérations, qui entre dans une prison allemande déguisée en infirmière, et qui garde dans son sac une photographie de sa fille.

Melville les filme comme il filmait ses gangsters, en imperméable et chapeau, dans des voitures noires, dans des appartements vides, et on le lui a reproché. C’est pourtant le contraire d’une facilité. Ces hommes vivent en effet comme des hors-la-loi : ils se cachent, ils tuent, ils ne dorment pas deux nuits au même endroit, et la seule différence avec les gangsters de « Le Deuxième Souffle » est qu’ils ne gagnent rien. Le code du milieu, chez Melville, était une éthique de remplacement ; ici c’est la seule éthique disponible, et elle coûte tout.

Londres, et le retour

Au milieu du film, Gerbier et Jardie sont conduits à Londres par un sous-marin. On y voit le général de Gaulle, de dos, décorer Jardie ; on y voit surtout, dans une salle de cinéma, « Autant en emporte le vent », que les deux hommes regardent avec une émotion d’enfants, et le colonel Passy, chef du renseignement de la France libre, joué par André Dewavrin en personne, qui leur explique que Londres ne peut rien pour un homme arrêté. C’est le seul moment de lumière du film, et il dure une scène.

Le retour se fait de nuit, en parachute. Félix a été pris ; Mathilde monte l’opération pour le sortir de la prison de Lyon, et échoue, parce que Félix, torturé, ne peut plus marcher. Jean-François se fait arrêter volontairement pour lui apporter une capsule de cyanure et meurt avec lui. Aucune de ces scènes n’est expliquée ; le film avance par ellipses, et le spectateur, comme les personnages, n’apprend les choses que quand elles sont irréversibles.

Le stand de tir

Gerbier est arrêté une seconde fois. Les Allemands mettent leurs prisonniers dans un stand de tir et leur annoncent que ceux qui atteindront le mur d’en face avant les balles auront la vie sauve, jusqu’à la prochaine fois. Gerbier refuse de courir. Puis, les mitrailleuses commençant à tirer, il court. Une grenade fumigène tombe, une corde descend du mur : Mathilde est venue le chercher.

Ventura joue cette scène, et tout le film, avec une immobilité de bloc. Il était en froid avec Melville depuis « Le Deuxième Souffle », les deux hommes ne se parlaient pas sur le plateau, et l’on sent dans le personnage cette colère contenue. Gerbier n’est pas un héros : c’est un homme qui a peur, qui le sait, et qui fait ce qu’il faut malgré tout, ce qui est la définition la plus honnête du courage que le cinéma ait donnée.

Mathilde

La dernière partie est la plus dure. Mathilde est arrêtée. Les Allemands ont trouvé la photographie de sa fille et lui ont donné le choix : les noms du réseau, ou la fille envoyée dans un bordel du front de l’Est. Jardie et Gerbier comprennent qu’elle va parler, ou qu’elle a déjà parlé, et qu’ils doivent la tuer. Jardie, le philosophe, expose en quelques phrases, dans une voiture, ce que la situation impose, et il ajoute que Mathilde, sans doute, attend d’eux qu’ils le fassent.

Ils la croisent dans une rue, avenue Hoche, en plein jour. Elle les voit. Le Bison tire. La voiture repart. Puis quatre cartons disent ce qu’il est advenu de chacun : Le Masque a avalé sa capsule, Le Bison a été décapité, Jardie est mort sous la torture après avoir donné un nom, le sien, et Gerbier a refusé de courir, en février 1944. Le film ne dit pas si Mathilde avait parlé. Il ne le sait pas, et il refuse de le décider.

Pierre Lhomme et le gris

La photographie est de Pierre Lhomme, et elle est faite d’une seule couleur, un gris-bleu de ciel de novembre, obtenu en désaturant la pellicule, qui ne laisse passer que quelques bruns et le blanc des visages. Le film s’ouvre sur les Champs-Élysées déserts, à l’aube, avec une compagnie allemande qui descend l’avenue au pas, musique en tête : Melville a fait répéter des danseurs pour que le pas soit juste, et l’image, tournée en une prise, a coûté une part du budget. Il tenait à ce plan parce qu’il l’avait vu, en 1940, et qu’il ne l’avait jamais accepté.

La musique est d’Éric Demarsan, l’assistant de Legrand, dont c’est la première partition : un thème lent, des cuivres bouchés, et beaucoup de silence. Melville a monté le film avec Françoise Bonnot en gardant les temps morts, les couloirs, les attentes, et il dure deux heures vingt sans une scène de plus que nécessaire.

Ce que 1969 n’a pas voulu voir

Le film sort quatre mois après le départ du général de Gaulle, un an après Mai, et la critique des Cahiers, alors la plus influente, le refuse en bloc : un film d’ancien combattant, gaulliste, qui glorifie une Résistance d’officiers et fait de Gaulle une apparition. Le reproche était faux sur le fond : on ne trouve dans « L’Armée des ombres » ni gloire ni victoire, seulement des gens qui meurent l’un après l’autre pour une cause dont le film ne montre pas l’issue. Mais il a suffi. Le film a fait 1,4 million d’entrées, honnêtes, et il a disparu des histoires du cinéma pendant vingt-cinq ans.

Ce sont les Cahiers eux-mêmes, au milieu des années quatre-vingt-dix, qui l’ont réhabilité, puis la restauration, puis la sortie américaine de 2006, où la critique de New York et de Los Angeles l’a placé en tête de l’année, trente-sept ans après sa première. Aujourd’hui il est, avec « Le Samouraï » et « Le Cercle rouge », le sommet de Melville, et la comparaison avec « Lacombe Lucien » ou « Le Chagrin et la Pitié », qui ont suivi, montre qu’il avait dit avant eux, et sans polémique, ce que la Résistance avait coûté à ceux qui l’avaient faite.

Conclusion : la solitude de Gerbier

Ce qui a vieilli, c’est peu de chose : une reconstitution qui montre parfois ses coutures, des seconds rôles qu’on distingue mal, et une raideur d’ensemble que Melville a voulue mais qui fait de certaines scènes des tableaux. Le film ne cherche pas à plaire, et il y parvient.

Ce qui n’a pas bougé, c’est tout le reste : la serviette de Marseille, le coiffeur, le stand de tir, le visage de Signoret dans la rue, et cette idée, que personne n’avait filmée ainsi, que résister n’était pas un choix qu’on faisait une fois, mais qu’on refaisait chaque matin, de plus en plus seul. Melville avait été de cette armée. Il en a fait le film le moins héroïque et le plus fidèle, et il lui a fallu être mort depuis trente ans pour qu’on l’admette.

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