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Diabolo menthe – Diane Kurys

Diabolo menthe – Diane Kurys
Le 14 décembre 1977 sort « Diabolo menthe », premier film de Diane Kurys, tourné avec 2,4 millions de francs, deux adolescentes qui n’avaient jamais joué, et une chanson d’Yves Simon. Il reçoit le prix Louis-Delluc quelques jours plus tard et attire près de trois millions de spectateurs. Il raconte une année scolaire, celle de 1963-1964, au lycée Jules-Ferry, à Paris, vue par deux sœurs de treize et quinze ans, et il se termine par une dédicace : à ma sœur, qui ne m’a toujours pas rendu mon pull orange. Personne n’avait filmé ainsi, en France, ce que c’est que d’être une fille au lycée. Le film l’a fait une fois pour toutes.

Deux sœurs, une année

Anne Weber, jouée par Éléonore Klarwein, a treize ans et entre en quatrième. Frédérique, jouée par Odile Michel, en a quinze et entre en seconde. Leurs parents sont divorcés ; elles vivent avec leur mère, jouée par Anouk Ferjac, qui tient une boutique et qui n’a pas le temps, et elles voient leur père, joué par Michel Puterflam, aux vacances, sur une plage, où il les regarde comme des étrangères.

Le film suit l’année. La rentrée et le règlement, les blouses, les professeurs qu’on classe, les rangs dans la cour. Le premier bas, la première cigarette, la première surprise-partie, la première fois qu’un garçon écrit, la première fois qu’on ment à sa mère. Pour Anne, les règles, dans les toilettes du lycée, et le mot qu’on ne trouve pas pour le dire. Pour Frédérique, la politique, par une camarade dont la sœur était à Charonne, en février 1962, et les tracts qu’on cache dans le cartable.

L’Histoire passe par là, mais à hauteur de cartable. Nous sommes un an après la fin de la guerre d’Algérie, et le film en garde ce qu’une lycéenne en gardait : un récit de manifestation raconté dans la cour par une fille dont la sœur a été écrasée au métro Charonne, des professeurs qui refusent d’en parler, une distribution de tracts qui vaut un renvoi. Kurys ne fait pas de film politique ; elle montre à quel moment, et par quelle porte, la politique entre dans une vie de quinze ans. Frédérique s’y engage comme on tombe amoureux, de tout son corps et sans comprendre, et Anne la regarde faire avec l’envie et la peur de celle qui suit.

Le lycée comme un pays

Ce que Kurys a réussi, avant tout, c’est un lieu. Le lycée Jules-Ferry est filmé de l’intérieur, dans ses couloirs, ses escaliers, ses salles, sa cour, avec une exactitude qui vient du souvenir et non du repérage. Les professeurs sont une galerie : celle de mathématiques qui humilie, celle de gymnastique qui n’aime pas les filles, celui de dessin qui rêve, la surveillante générale qui tient les registres. Chacun a droit à une scène, jamais deux, et chacun est vrai.

Ce qui frappe, c’est l’absence de jugement. Kurys ne dit pas que le lycée de 1963 était une prison ; elle dit qu’il était un pays, avec ses lois, ses frontières et sa langue, et que les filles y vivaient comme on vit dans un pays, en apprenant à s’y débrouiller. Le rapport de force n’est pas entre les élèves et l’institution ; il est entre les filles elles-mêmes, entre celles qui savent et celles qui ne savent pas encore.

Un cinéma du détail

Il n’y a pas d’intrigue, et Kurys l’a voulu. Le film avance par scènes courtes, presque des vignettes, montées au plus près, et c’est dans cette accumulation que le sens se fait. Une leçon de maths, un bal avec des garçons trop grands, une visite du père, une dispute pour un pull, une manifestation qu’on regarde de loin, une lettre qu’on déchire. Ce qui reste, à la fin, ce n’est pas une histoire ; c’est une année, avec sa durée et son goût.

La photographie de Philippe Rousselot, l’un de ses premiers longs-métrages, est d’un naturel qui fait oublier qu’elle existe : lumière du jour, couleurs de blouse et de cartable, Paris gris. La musique d’Yves Simon, et sa chanson-titre, apportent la seule note de lyrisme, et elle est juste : un diabolo menthe, c’est ce qu’on commande au café quand on n’a pas encore le droit d’autre chose.

Ce que Kurys a fait de sa vie

Le film est autobiographique, et il ne le cache pas. Diane Kurys est née en 1948, de parents juifs immigrés qui se sont séparés, et elle a été élève à Jules-Ferry. Elle a écrit le scénario avec Alain Le Henry, obtenu l’avance sur recettes, et tourné avec des moyens de court-métrage. Elle avait vingt-neuf ans et venait du théâtre.

Ce qu’elle a inventé, c’est un point de vue. Le cinéma français avait des enfants, ceux de Truffaut, de Vigo, de Zéro de conduite, et il avait des adolescents, mais ils étaient des garçons. Les filles y étaient des objets de regard, des premiers amours, des sœurs. « Diabolo menthe » les met derrière la caméra, et il le fait sans manifeste, en racontant seulement ce qu’elles voient. C’est un film féministe au sens le plus simple : il se passe du côté des filles, et il n’a pas besoin de le dire.

Kurys continuera. « Cocktail Molotov », en 1980, reprend Anne à dix-sept ans, en Mai 68 ; « Coup de foudre », en 1983, raconte l’histoire de sa mère ; et toute son œuvre est un roman familial dont « Diabolo menthe » est le premier chapitre.

Deux actrices d’un film

Éléonore Klarwein et Odile Michel ont été choisies parmi des centaines de candidates, et le film leur doit sa vérité. Klarwein, treize ans, a un visage fermé, buté, qui refuse de plaire, et c’est exactement ce que le rôle demande : Anne n’est pas jolie, elle est en train de le devenir, et elle ne le sait pas. Michel, quinze ans, joue l’aînée avec une assurance qui craque à chaque scène. Aucune des deux n’a fait de carrière. Elles sont restées dans ce film, comme les enfants des « Quatre Cents Coups » sont restés dans le leur.

Autour d’elles, Anouk Ferjac fait une mère fatiguée et aimante, sans un mot de trop, et Yves Rénier, en jeune homme rencontré aux vacances, incarne le premier désir avec la gentillesse qu’il faut pour qu’il ne fasse pas peur.

Conclusion : ce que l’on n’avait pas vu

Ce qui a vieilli, c’est peu de chose : une construction en vignettes qui laisse parfois le spectateur sans point d’appui, et une fin sur la plage, en arrêt sur image, qui cite Truffaut d’un peu trop près. « Diabolo menthe » est un premier film, avec la fragilité et l’audace des premiers films.

Ce qui n’a pas bougé, c’est tout le reste. Une année scolaire, deux sœurs, un lycée, des professeurs, un père absent, une mère qui fait ce qu’elle peut, et le passage, filmé de l’intérieur, de l’enfance à autre chose. Le film a ouvert une porte que le cinéma français n’a plus refermée, de « L’Effrontée » à « Naissance des pieuvres », et il reste, cinquante ans après, ce qu’il était le premier jour : le seul film que l’on puisse montrer à une fille de treize ans en lui disant que c’est elle.

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