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La Boum – Claude Pinoteau

La Boum – Claude Pinoteau
Le 17 décembre 1980 sort « La Boum », quatrième film de Claude Pinoteau, écrit avec Danièle Thompson, et personne, chez Gaumont, n’en attend grand-chose : une comédie sur une fille de treize ans qui entre au lycée et découvre les fêtes, avec une inconnue dans le rôle principal. Le film fait 4,4 millions d’entrées en France, davantage en Italie, un triomphe en Allemagne et au Japon, et la chanson que l’on y entend au casque, « Reality », se vend à huit millions d’exemplaires. L’inconnue s’appelle Sophie Marceau. Quarante-cinq ans plus tard, le film est un rite de passage que chaque génération transmet à la suivante, et il vaut mieux qu’on ne le dit.

Une idée de mère

Danièle Thompson, fille de Gérard Oury et scénariste de ses grands succès, a raconté l’origine : une fête improvisée par sa fille adolescente, chez elle, un soir, et le sentiment d’assister à un monde qu’on ne connaît pas. Le personnage de Vic s’appelle à l’origine Caroline, comme sa fille, et le film est écrit depuis cette fenêtre : celle des parents qui regardent, et qui ne comprennent pas.

Pinoteau, lui, sort de « La Gifle », en 1974, où Isabelle Adjani, à dix-huit ans, tenait tête à Lino Ventura. « La Boum » est le même film, six ans plus tôt dans la vie de l’héroïne : une fille, un père, un conflit, et la certitude que les deux ont raison.

Vic, treize ans

Vic Beretton entre en quatrième au lycée Henri-IV. Ses parents, François, dentiste, joué par Claude Brasseur, et Françoise, dessinatrice, jouée par Brigitte Fossey, sont en train de se défaire sans le dire : lui a une liaison, elle s’en doute, et un professeur d’allemand, joué par Bernard Giraudeau, lui fait la cour. Vic a une amie, Pénélope, qui sait tout. Elle a une arrière-grand-mère, Poupette, jouée par Denise Grey à quatre-vingt-quatre ans, qui est le seul adulte du film à comprendre les enfants, parce qu’elle a cessé depuis longtemps de vouloir être une adulte.

Et il y a la boum. Une fête, dans un appartement, où l’on danse, où l’on s’embrasse, où l’on ment sur son âge, et où un garçon nommé Mathieu, joué par Alexandre Sterling, pose sur les oreilles de Vic un casque de baladeur pendant un slow. La scène dure une minute. Elle a suffi à faire du walkman, qui avait un an, un objet de désir, et de Richard Sanderson, chanteur anglais que personne ne connaissait, la voix d’une décennie.

Sophie Marceau

Elle a été trouvée dans une agence de mannequins enfants, à treize ans, et elle a choisi son nom en regardant un plan de Paris, à cause de l’avenue Marceau et de ses initiales. Elle n’avait jamais joué, et l’on voit dans le film ce que Pinoteau a vu à l’essai : une actrice qui ne joue pas, qui regarde, qui rougit, qui boude, et dont chaque réaction a l’air d’être la première.

Le film tient sur elle, et il le sait. Pinoteau la filme en gros plan, en contre-jour, dans les miroirs, avec une tendresse de portraitiste, et il ne lui fait jamais rien faire qu’une fille de treize ans ne ferait pas. C’est la grande pudeur de « La Boum », que l’on a oubliée en en faisant un objet de nostalgie : il ne sexualise pas son héroïne, il la regarde grandir.

Et il y a Denise Grey. Née en 1896, débutante au music-hall avant la Première Guerre, elle a joué pour Guitry, pour Pagnol, pour le boulevard pendant soixante ans, et elle arrive dans ce film comme une évidence : Poupette est celle qui a tout vu et qui ne juge plus rien. Elle emmène Vic au restaurant, la couvre quand elle ment, lui parle de ses amants comme d’anciennes voitures, et lui apprend, sans le dire, que la vie est longue et qu’on a le temps. Grey joue cela avec une vivacité que son âge rend miraculeuse, et la relation entre les deux, la plus vieille et la plus jeune, qui sautent par-dessus deux générations pour se comprendre, est ce que le film a de plus original. Le cinéma français avait des grands-mères ; il n’avait pas de complice.

Brasseur et Fossey, autour, jouent le couple en crise avec une justesse que l’on ne retrouve pas souvent dans la comédie française. Leurs scènes de dispute sont écrites de l’intérieur, et l’on comprend que le film est autant sur eux que sur leur fille : ils apprennent en même temps qu’elle, et ils sont moins doués.

Ce qui fait tenir la comédie

Le film est construit comme une chronique, par saisons, sans intrigue forte : la rentrée, la boum, la première dispute, les vacances, la réconciliation. Ce qui le fait tenir, c’est la précision des détails. Le lycée Henri-IV, la brasserie La Coupole, la boîte de nuit La Main Jaune, où l’on patinait sur roulettes, les appartements du quartier des Olympiades, le téléphone à cadran, la mobylette, la cassette qu’on rembobine. Pinoteau a filmé le Paris de 1980 comme Truffaut avait filmé celui de 1959 : sans savoir qu’il faisait un document.

La musique de Vladimir Cosma fait le reste. Il écrit le thème de Vic, les valses de Poupette, et il produit « Reality », dont Sanderson enregistre la voix en quelques heures. La chanson n’est pas dans le film comme un ornement ; elle est le seul moment où Vic n’entend plus ses parents.

Le phénomène

Le succès a dépassé la France. En Italie, le film fait près de huit millions d’entrées ; en Allemagne, il devient un classique de la télévision ; au Japon, Sophie Marceau reçoit des sacs de lettres. Le film a été le premier produit d’exportation du cinéma français pour adolescents, et il a créé un marché que « La Boum 2 », deux ans plus tard, viendra confirmer. Marceau y recevra le César du meilleur espoir, en 1983, à dix-sept ans.

Ce succès a valu au film le mépris de la critique, qui y a vu un produit, et le film en était un. Ce qu’elle n’a pas vu, c’est que le produit était bien fait, et qu’il disait sur la famille française de 1980, les divorces qu’on ne prononce pas, les pères absents, les mères qui travaillent, davantage que la plupart des films sérieux de l’année.

Conclusion : ce qu’on transmet

Ce qui a vieilli, c’est le vernis : les décors qui font sourire, une mise en scène de téléfilm dans ses passages faibles, et un regard sur les adolescents qui reste celui de leurs parents. « La Boum » n’est pas un film d’auteur, et il ne le sera jamais.

Ce qui n’a pas bougé, c’est ce qu’il a saisi sans le chercher : une fille de treize ans qui découvre que ses parents ne sont pas des parents, mais des gens ; une arrière-grand-mère qui lui dit que ce n’est pas grave ; et un slow, au casque, où le monde se tait. Chaque génération y reconnaît la sienne. C’est la définition d’un classique populaire, et le cinéma français n’en a pas produit tant que cela.

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