
Le Cercle rouge – Jean-Pierre Melville

Trois hommes qui ne se connaissent pas
Corey, joué par Delon, sort de la prison de Marseille avec un tuyau que lui a donné un gardien : une bijouterie de la place Vendôme, à Paris. Vogel, joué par Volonté, s’évade d’un train de nuit où il voyageait menotté au commissaire Mattei, et se cache dans le coffre de la voiture de Corey, par hasard, sur une aire de la nationale. Jansen, joué par Montand, est un ancien policier, tireur d’élite, qui boit seul dans un appartement où les murs se couvrent d’animaux quand il ferme les yeux. Ils ne se connaissent pas. Le film les réunit sans qu’ils l’aient voulu.
Face à eux, Mattei. Melville avait pensé à Paul Meurisse ; il prend Bourvil, l’acteur le plus aimé du pays, et lui retire tout ce qui le faisait aimer. Le commissaire est un homme gris, méthodique, qui vit seul avec trois chats et qui obtient ce qu’il veut en menaçant le fils d’un patron de boîte de nuit. Bourvil joue cela avec une retenue absolue, et c’est l’une des grandes surprises du cinéma français. Il était malade pendant tout le tournage, sans le dire à personne ; il meurt le 23 septembre 1970, un mois avant la sortie.
Un genre réduit à son os
Melville a expliqué qu’il voulait faire ce film depuis vingt ans, depuis « Quand la ville dort » et « Du rififi chez les hommes », et qu’il avait attendu d’avoir les moyens de le faire à sa manière, c’est-à-dire en retirant tout. Pas de psychologie, pas de passé, pas de femme : les personnages sont définis par ce qu’ils font, et ce qu’ils font est filmé en entier.
La palette est celle de tous ses derniers films, bleu, gris, vert d’eau, obtenue avec Henri Decaë en désaturant la pellicule, et le décor est un Paris sans pittoresque, fait de routes, de bars, d’appartements vides, et d’un hôtel particulier où l’on tend un piège. Les imperméables, les chapeaux, les Citroën, les gestes, tout est codé, et Melville en est conscient au point de faire de ce code le sujet. Ses hommes ne sont pas des truands réalistes ; ils sont l’idée du truand, et ils le savent.
Place Vendôme
Le cambriolage occupe le centre du film, et il est sa raison d’être. Vingt-cinq minutes, sans musique ni dialogue, de la descente par la lucarne jusqu’à la sortie, avec le gardien assommé, l’alarme neutralisée, les vitrines vidées, et ce plan où Jansen, sobre pour la première fois, fabrique une balle spéciale pour atteindre, à travers la pièce, la serrure électrique qui commande la vitrine. Il ne prend pas sa part du butin. Il est venu pour ce coup de feu.
Melville a fait construire la bijouterie en studio, à l’identique de Mauboussin, et il a filmé le vol comme un rite. La comparaison avec « Rififi » s’impose, et elle tourne à l’avantage de Melville : chez Dassin, le silence est un suspense ; ici, c’est une cérémonie, et l’on comprend que ces hommes ne volent pas pour l’argent. L’argent, d’ailleurs, ne viendra pas. Le receleur se dédit, et c’est par là que Mattei les prend.
Ce que Montand apporte
La scène de Jansen dans son appartement, quand les araignées, les serpents et les lézards envahissent les murs, est la seule concession du film au fantastique, et Melville l’a tournée avec de vrais animaux, sans trucage. Montand y est extraordinaire, en sueur, hagard, et sa sortie de l’alcool, le rasoir, le costume, le fusil qu’on démonte, est filmée comme une résurrection.
Volonté, lui, s’est disputé avec Melville pendant tout le tournage ; le cinéaste ne l’aimait pas, et il l’a réduit à un corps qui court et qui tire. Le résultat est peut-être le meilleur du film : Vogel est le seul des trois qui ait l’air d’un homme traqué, et non d’une figure.
Le cercle se referme
La fin est celle que la citation annonçait. Mattei tend un piège en se faisant passer pour un acheteur, dans une maison de campagne, et les trois hommes y vont en sachant à peu près ce qui les attend. Corey refuse de laisser Vogel derrière lui, et c’est ce refus qui les tue tous. Ils tombent l’un après l’autre dans un jardin, sous les coups de feu de la police, et Mattei reste debout, avec la satisfaction d’avoir eu raison et le visage de quelqu’un qui n’en tire rien.
Melville a toujours dit que ses films étaient des tragédies, et celui-ci l’est au sens précis : les personnages ont le choix à chaque étape, et chaque choix les rapproche du lieu où ils doivent finir.
Postérité
La critique française de 1970 a été partagée. On a trouvé le film long, froid, complaisant envers ses propres manières. Le public a tranché, et le temps aussi. John Woo a dit qu’il avait tout appris de Melville, et l’on retrouve le plan du jardin dans « The Killer » et dans les gunfights de Hong Kong. Tarantino le cite, et « Reservoir Dogs » est un film de Melville où le casse a été retiré. La restauration de 2003, puis celle en 4K, ont permis de revoir le film dans les couleurs que Decaë avait voulues, et il est aujourd’hui, avec « Le Samouraï », la porte d’entrée de tout le cinéma de son auteur.
Melville tournera encore « Un flic », en 1972, avec Delon en policier, avant de mourir l’année suivante. « Le Cercle rouge » est son testament : le film où il a le plus retiré, et où il reste le plus.
Conclusion : la beauté du code
Ce qui a vieilli, c’est ce que le film a de plus visible : ses postures, ses silences ostentatoires, une virilité qui exclut tout ce qui n’est pas elle, et une longueur que l’on sent dans les scènes de liaison. Melville a fait de la stylisation une religion, et toute religion a ses moments d’ennui.
Ce qui n’a pas bougé, c’est le cœur : trois hommes qui ne se connaissent pas et qui travaillent ensemble en silence, un policier qui fait son devoir sans y croire, une bijouterie la nuit, un tireur qui ne veut pas sa part, et une phrase inventée qui dit tout. Le cinéma de genre a rarement été aussi près de l’abstraction, et le public l’a suivi. Cinquante ans après, on regarde encore « Le Cercle rouge » comme on regarde une partie d’échecs : en sachant que quelqu’un va perdre, et en voulant voir comment.






































































































