
Ainsi qu’un merveilleux mirage – Louise Colet

Ainsi qu’un merveilleux mirage
M’est apparu le Maliebaan ;
Le Rhin dérobait son rivage
Sous de grands cèdres du Liban.
Les chênes, les pins, les platanes,
Sur les gazons verts s’enlaçaient ;
Au bord des ondes diaphanes
Les cygnes par couples glissaient.
Les maisons rouges sous les treilles
Étalaient leurs vives couleurs,
Et les flots, fraîches corbeilles,
Dans le Rhin reflétaient leurs fleurs.
Plus loin, c’étaient des solitudes
Pleines d’ombre et d’enchantement ;
Des saules aux racines rudes
Sur les flots tombaient mollement.
C’étaient de champêtres toitures
Que le lierre aime à revêtir,
Et d’épais fourrés de verdures
Où les oiseaux vont se blottir.
Quelques barques aux blanches voiles
En silence fendaient les eaux ;
Comme des fruits d’or, les étoiles
Brillaient dans les plus hauts rameaux.
La lune planait claire et grande
Sur les beautés du Maliebaan ;
Un vieux marin de la Hollande
S’assit près de moi sur un banc.
Fumant sa grosse pipe brune,
Il fermait les yeux sans parler,
Tandis qu’aux lueurs de la lune
Je regardais le Rhin couler.
La vapeur pousse un cri sauvage,
Le dernier signal est donné :
On part ; me voilà mise en cage
Dans du velours capitonné.
Les cadres des vitres carrées,
Ainsi que de mouvants tableaux,
Groupent les fuyantes contrées,
Les grands prés, les bois, les hameaux.
Au bord d’un canal aux eaux claires,
Sur ses deux pieds se soulevant,
Un enfant roux jette des pierres
Aux ailes d’un moulin à vent.
Un autre, dans les pâturages,
Pousse les vaches en sifflant ;
Leur mère étale des fromages
Sur de longs séchoirs d’osier blanc.
S’effarant au bord de la route
Au beuglement de la vapeur,
La troupe de poulains qui broute
Bondit, hennissante de peur.
Plus loin passe une pauvre veuve,
Marchant pieds nus sur le chemin,
Et montrant la semelle neuve
Des souliers qu’elle tient en main.
Elle a tous ses joyaux de noce,
Ses pendeloques d’or luisant,
Et sa croix relevée en bosse
Sur son fichu noir reposant.
Sa robe troussée à la hanche
Montre un jupon rouge en dessous,
Et la courte chemise blanche
Qui frôle la chair des genoux.
Sa coiffe de grosse dentelle
Cache la neige des cheveux.
Triste et pauvre vieille, où va-t-elle,
Pieds nus, par les sentiers boueux ?
Ses enfants l’auraient-ils chassée ?
Va-t-elle accomplir quelque vœu
Jusqu’à la tombe délaissée
Du mari qui repose en Dieu ?
Qui donc me dira son histoire ?
Le wagon fuit ; la vieille est loin ;
Mais pour toujours dans ma mémoire
Elle habite un tout petit coin.
Dans sa chambre funèbre à la noire tenture,
Étendu sur son lit au sombre baldaquin,
Quand il veillait la nuit, monts de l’Estramadure,
Avez-vous écouté l’âme de Charles-Quint ?
À la faible lueur de la lampe nocturne,
Plus pâle agonisait le grand Christ du Titien ;
Alors se ranimait l’empereur taciturne :
Le supplice d’un Dieu semblait calmer le sien.
Il regardait mourir sa fière destinée…
L’esprit a survécu, mais le corps se dissout.
Une épée est pesante à sa main décharnée,
Et le sceptre trop lourd n’y tiendrait plus debout.
Pour cacher son déclin, il a caché sa vie ;
Dans la tombe du cloître il va s’ensevelir,
Et sur la terre, encor de sa course éblouie,
il consent à s’éteindre, il ne veut point pâlir !
Étendards déployés, belliqueuses phalanges !
Victoires ! rois captifs ! ennemi désarmé !
Clairons retentissants ! fanfares des louanges !
Globe de Charlemagne en sa droite enfermé !
Lauriers, bandeau royal dont sa tête fut ceinte,
Pouvoir qui le fit fort, gloire qui le fit grand,
Qu’êtes-vous désormais pour sa vigueur éteinte ?
Empire, qu’êtes-vous pour le moine mourant ?
Il s’assied au soleil sur la blanche terrasse,
Où se penche sur lui l’ombre des citronniers…
Pour qui donc bat ce cœur dans ce corps qui se glace ?
Où s’en vont ce sourire et ces regards derniers ?…
Ils vont vers cet enfant qui court dans la campagne,
Vers ce beau don Juan en qui germe un héros,
Qui franchit les torrents, qui gravit les montagnes,
En se riant des rocs, en se jouant des flots !
Cet enfant, c’est l’écho qu’il laisse dans le monde,
C’est l’enivrant parfum des dernières amours,
C’est le sang printanier de cette vierge blonde
Dont la flamme fondit la neige de ses jours !
Pauvre Barbe Blumberg !… comme son sein palpite
Quand ton fils aux yeux bleus passe sous son regard !…
De ce Faust couronné tu fus la Marguerite,
Et tu souris encor dans l’âme du vieillard !























