
Vassily Kandinsky
Un soir de 1908, à la lumière déclinante du crépuscule, Vassily Kandinsky aperçoit l’un de ses propres tableaux posé sur le côté, méconnaissable. C’est de là, a-t-il expliqué, qu’est venue l’intuition qui l’a mené vers l’abstraction. Treize ans plus tôt, à Moscou, il s’était trouvé incapable de reconnaître le sujet des Meules de Monet, et avait fait devant ce tableau l’expérience d’une peinture appréciée indépendamment de son sujet. Entre les deux, un professeur de droit de trente ans avait tout quitté pour apprendre à peindre à Munich.
Ce mur suit ce chemin sur près de quarante ans, de 1903 à 1940. On peut le lire comme un livre en trois chapitres, avec un grand blanc au milieu.
Murnau, avant le saut
Le premier chapitre est encore figuratif. Venise (1903) date des années munichoises. Puis viennent les paysages de 1908 et 1909, peints autour de la petite ville bavaroise de Murnau, où Kandinsky s’installe après deux ans de voyages à travers l’Europe : Automne à Murnau, Vue du Staffelsee, Paysage d’automne avec barques. C’est le moment où ce qu’il appelle le « chœur des couleurs » devient de plus en plus éclatant. Arrêtez-vous devant Paysage près de Murnau avec locomotive (1909) et Chemin de fer à Murnau : le sujet est encore là, un chemin de fer dans la campagne, mais c’est l’époque où Kandinsky apprend à poser la couleur indépendamment de la forme.
Vient alors le blanc : aucune toile ici des années du Cavalier bleu, ni des improvisations de 1910-1914 où l’abstraction naît vraiment, ni des années de guerre et de révolution passées en Russie, où il peint très peu. Ligne blanche (1920) est le seul témoin de ce retour en Russie.
Le cercle et la ligne
Le deuxième chapitre est le plus fourni : le Bauhaus, à Weimar puis à Dessau, où Kandinsky enseigne de 1922 à 1933 aux côtés de Paul Klee. Il y publie en 1926 Point et ligne sur plan, et les éléments géométriques prennent dans sa peinture une importance grandissante, le cercle surtout. Le mur le montre mieux qu’un traité : Quelques cercles (1926), Cercles pesants (1927), Un cercle (1928), puis les lignes, Ligne tendue (1931), et les titres qui sonnent comme des indications de musique, Aigu dans le sourd (1929), Peu profond, profond (1930). Kandinsky associait les couleurs et les formes aux sons ; ces titres en gardent la trace. Le site a parfois des rencontres ironiques : Ascension gracieuse y accompagne un poème de Victor Hugo qui commence par Le sommet est désert, noir, lugubre, inclément.
Regardez aussi Soleil rouge et bateau (1927) : au cœur de la période géométrique, un titre qui renvoie encore au monde visible, comme un souvenir des barques de Murnau.
Paris, la grande synthèse
En 1933, après la fermeture du Bauhaus sous la pression des nazis, Kandinsky s’installe à Paris, dans un petit appartement dont la salle de séjour lui sert d’atelier. Il y est assez isolé, l’abstraction géométrique n’étant guère reconnue. Sa peinture change encore : des formes souples, biomorphiques, qui évoquent des organismes microscopiques, des couleurs qui rappellent l’art populaire slave, du sable mêlé à la peinture. Rayé (1934), Deux côtés (1936), Trente (1937) appartiennent à ces années.
La toile maîtresse de ce dernier chapitre est Composition IX (1936), l’une de ses deux dernières grandes « compositions », ce mot qu’il réservait aux œuvres les plus longuement mûries : des diagonales puissantes, fortement contrastées, autour d’une forme centrale qui évoque un embryon humain. Le mur se referme en 1940 sur Bleu céleste et Autour du cercle, peints l’année qui suit sa naturalisation française. Kandinsky meurt à Neuilly-sur-Seine en décembre 1944.


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Pour aller plus loin
- Kandinsky, Flammarion, 2025
- Kandinsky, La musique des couleurs, Centre Pompidou, 2025
- Vassily Kandinsky, 1866-1944, Centre Pompidou, 2015
Guillain Méjane



















