
La vieille ville – Albert Mérat

Loin du quartier neuf qu’on a vu
Partout, sans une rue amie,
Avec son grand air, dépourvu
De toute physionomie ;
Si vous voulez, chercheur pieux
Et fidèle à toute relique,
Trouver qui vous entende mieux
Et qui vous donne la réplique ;
Allez au pied des vieux clochers :
Perdus comme une chose vile,
Là dorment les trésors cachés
Et l’âme de la vieille ville.
Cherchez les siècles effacés
Que le secret d’un art unique
Sur le vieux chêne a retracés
Ainsi que dans une chronique.
Cherchez les vieux pignons aigus,
Comme des épines dorsales,
Bombant leurs angles contigus
Sur les solives transversales.
Les logis causent de tout près,
Et l’ombre leur est coutumière ;
On jurerait qu’ils font exprès
De manquer d’air et de lumière.
Les logis des temps d’autrefois,
Insoucieux par où l’on entre,
Trébuchent sur leur seuil en bois
Et se touchent presque du ventre ;
Ils groupent avec mouvement
Leurs profils maigres et bizarres,
Et sont parés bourgeoisement
De joyaux solides et rares.
Partout un caprice achevé
Et des jeux de fine sculpture,
Dont on n’a pas toujours trouvé
Le modèle dans la nature ;
Des serrures que cisela
La main d’un fort génie inculte :
Les artisans de ce temps-là
Forgeaient le fer comme l’on sculpte.
Faibles et tremblantes maisons,
Cherchant l’appui du voisinage,
Et qui nous donnent des raisons
De haïr le dur moyen âge !
Le style en est original ;
Mais on trouve sous leur détresse
Les airs du confessionnal
Autant que de la forteresse.
La rue étroite a des détours
Dont s’allonge la perspective ;
Et relisant les anciens jours
À cette page toute vive,
Sous le porche de Saint-Urbain,
Je m’attendais à voir paraître
Une tête pâle d’Holbein
Et le costume d’un ancêtre.
II
Savez-vous ce qu’ont certains airs
Simples, et qui vous vont à l’âme ?
— Tandis que sur les vitraux clairs
Que le feu peint avec sa flamme,
Entre les piliers nus et fins,
Appui charmant des nefs gothiques,
J’examinais les séraphins
Aussi fervents que des cantiques ;
Par les portes du monument
Ouvertes à cause de l’heure,
Des notes tristes lentement
Venaient comme une voix qui pleure !
C’était un air de violon
Fait pour noter une légende.
Le chant en était un peu long,
Et la science pas bien grande.
Est-ce que j’avais entendu
Cette bienveillante musique,
Les soirs d’un mois de mai perdu,
Ou dans mon cœur mélancolique ?
Qu’importe ! J’avais l’air plaintif
Au cœur, pour toute la journée ;
Et vers l’azur d’un ciel naïf
Ma rêverie était tournée.
Je pus revoir avec candeur,
Embelli de teintes sereines,
Le vieux faubourg dont la laideur
Se dérobe parmi les frênes ;
Les fantasques retraits que font
Ses alignements en querelle ;
Et deux maisons blanches, qui sont
Des peintures à l’aquarelle ;
Les habitudes du chemin ;
La rue où l’on prenait à droite ;
La grille, avec son gros jasmin,
Que j’imaginais moins étroite ;
Le jardin cher où l’on cueillait,
L’été, des fleurs de toutes sortes ;
Où, quand l’automne l’effeuillait,
On ramassait les feuilles mortes ;
Les mails plantés quand on partit,
Et, tout le long du cimetière,
Le grand mur devenu petit
Que dépasse la tête entière ;
Et là, les tertres peu connus
De ceux qui s’en sont allés vite
Et qui ne sont pas revenus,
Encor qu’ils aient un mauvais gîte.






















