
Carnaval de chefs-d’œuvre – Georges Fourest

Le Cid 83
Phèdre 85
Iphigénie 90
Andromaque 92
Bérénice 96
Horace 101
A la Vénus de Milo 104
En passant sur le quai 110
Ballade pour faire connaître mes occupations
ordinaires 115
Ballade en l’honneur des poètes falots 119
Épître falote et testamentaire pour régler l’ordre
et la marche de mes funérailles 123
PRÉFACE
Guy de Maupassant affirmait que Algernon-Charles Swinburne lui semblait
le mortel le plus extravagamment artiste du monde. A présent que le
mortel chantre de l’immortelle Laus Veneris est mort, nous sommes deux
esthètes chauves, trois pelés et quatre tondus–neuf en tout–fondés à
regarder comme le plus extravagamment artiste de nos contemporains, le
nommé Georges Fourest.
Artiste, le poète de la Ballade en l’honneur des poètes falots l’est,
simultanément, à la manière antique et à la manière contemporaine:
argonaute du verbe, jason non pas jaseur mais passionné de rythmes et
évidemment «plein du souffle grec», et explorateur du dernier bateau
(lequel est un bateau ailé), Wright de la subtilité et de la nuance…
Et extravagant, il l’est aussi tout à la fois d’une façon ancienne et
d’une façon moderne. On l’a qualifié d’acrobate preste et cocasse du
cirque lyrique, Foottit merveilleux du vers. Soit! Mais, avant d’être
Foottit, il a ricané sous le pseudonyme de Triboulet; et, premier que
d’être bouffon des Valois, il a gambadé, Ægipan. Déconcertante synthèse,
Georges Fourest exhibe presque en même temps les cornes du bouc, la
marotte chère au jongleur du Roi et le bizarre vêtement-sac où
s’enveloppe l’amuseur de l’arène[A]; il apparaît coup sur coup comme le
Clown, le Fol de cour et le Satyre.
Alliance de l’homme et de la bête, et quasiment dieu, compagnon effronté
et folâtre de Dionysos, ivre plus qu’à demi de chansons, de vin, de
caresses, le Satyre gambade, fringue, cabriole, s’ébaudit. Est-il
terrible, est-il ridicule? Il est (c’est le cas de le dire) biscornu.
Est-il beau, est-il affreux? Il est troublant. Depuis la fourche de ses
pieds jusqu’à la pointe de ses oreilles, il a de l’esprit: esprit
tortueux et tumultueux, âpre et burlesque, raffiné et puéril, savant et
brutal, douloureux et lascif,–et esprit surtout ricaneur, sardonien;
naturellement: esprit satyrique.
De cet esprit-là, le livre où j’ai la gloire de préambuler, abonde,
foisonne, retentit, sonore de crépitations baroques et joviales qui
étonnent parmi la bonne harmonie de tels beaux poèmes tout imprégnés
d’Orphée peut-être et d’Euripide certainement. On s’amuse, on s’étonne,
non sans quelque remords, devant une Phèdre, une Iphigénie, une
Andromaque fantasquement renouvelées, et dans telles autres pièces qui
n’ont pas eu de modèles millénaires et princiers, dans la Singesse,
par exemple, on voit luire et cligner les yeux sarcastiques du capripède
et frétiller sa queue égayante.
Fou qui se sert de sa folie pour nasarder la folie universelle, le Fol
de cour suscite le rire et parfois la peur. Feint-il de se plaire à des
jeux puérils? Soudain il se renfrogne et machine un piège. Prépare-t-il
un tour bouffon? Ne vous esclaffez pas trop tôt: le tour va devenir
macabre. Je vous recommande aussi de ne point «charrier», comme on
disait sous Louis XII, les chaussures du Fol, mi-partie de couleurs
criardes: elles sont adroites, promptes et aiguës comme un pal. Et je
vous conseille, sur toutes choses, de ne vous point gaudir de son
sceptre surmonté d’une tête grotesque et garnie de grelots: il frappe
dur sans que l’on puisse s’indigner des coups à la fois sournois et
impertinents qu’il dispense.
Georges Fourest badine, mais il a compris que la vie est une farce
amère; et s’il fait semblant d’attraper des hannetons, si même il
attrape pour tout de bon quelques-uns de ces coléoptères lamellicornes,
il est moins abstrait que ne le pourrait croire la tribu des critiques
(et celle des mélolonthinés) par un si ingénu passe-temps. La chanson
des grelots, qu’il se targue d’aimer, il l’agrémente de couplets aux
sous-entendus goguenards, il la contrepointe de refrains à double
entente, modulés savamment et perfidement dans une contorsion exquise
des lèvres.
Coiffé comme un astrologue, la tête sur une collerette blanche de
pierrot, le Clown enluminé risque entre deux coq-à-l’âne les sauts les
plus périlleux et sanglote en débitant les fables les plus hilarantes.
Disloqué paradoxal, funambule ahurissant, saltimbanque énigmatique, il
se montre adroit à ce point qu’il peut suggérer qu’il est gauche, lui si
malin qu’il peut–quand il lui plaît–passer pour un lourdaud. Bateleur
élégant, il pince sans rire. Pitre magique, il se fout du peuple.
Comique à froid, il atteint au génie. Et il semble que ce soit lui qui
ait écrit l’Epître Falote et Balnéaire et inventé ces sardines
Sans voix, sans mains, sans genoux,
et ce journaliste paillard, versificateur et pétunomane qui
… se gavait de tripe
à la mode de Caen parmi des croque-morts,
et ce vieux saint, cet adorable saint qui subit
… deux fois
(Saint de chair et saint de bois)
Le Martyre pour la foi.
Ainsi, Clown, Fol de cour et Satyre, Georges Fourest personnifie les
trois êtres prestigieux qui représentent à travers les âges le rire
artiste et extravagant.
Le plus singulier de l’histoire–histoire non naturelle vraiment–c’est
que, dans la vie ordinaire, cet Ægipan, ce Triboulet, cet irrésistible
amuseur de Cirque, affecte la tournure hautainement désinvolte, la
prestance cavalcadeuse d’un officier de la garde impériale. Et c’est
sans doute ce qui explique que, de même qu’en les pièces de Plaute, il
est constamment question d’Athènes, du Pirée, de Rhodes, d’Ephèse, de la
Sicile (et que, pourtant, il est notoire que tous les actes de ces
comédies, toutes leurs scènes se passent à Rome), de même il est
manifeste que tous les poèmes de Fourest, tous les décors qu’ils
invoquent, l’île de Tamamourou, le bord du Loudjiji, le Lac des
Libellules, se situent dans l’empire français.
Exotiques ou nationaux, ces poèmes regorgent de beautés et de Beauté.
Cela seul importe.
Le plus vaseux des critiques, l’auteur des samedis littéraires lui-même,
ne pourrait qu’admirer, si jamais il ouvrait ce livre, l’alexandrin de
Georges Fourest, nombreux, rimé dru, assez sonore pour réveiller les
auditeurs gorgés de véronal, de trional, de sulfonal ou d’Ernest Charl.
Parfois, ce vers fait songer, par son bondissement rythmique, aux
meilleures Odes funambulesques, à celle, par exemple, où Théodore de
Banville, échappant à l’obsession de la rime-calembour, traçait
l’inoubliable croquis de «ce groupe essentiel»:
Monsieur Courbet grimpant sur une diligence
Et sa barbe pointue escaladant le ciel.
En certaines strophes, la Singesse semble s’apparenter, avec moins de
gaminerie rapinesque et plus de poétique éclat, à cette Négresse du
Parnassiculet qu’hypnotisait de ses coruscations.
Un shako d’artilleur orné d’un pompon vert
Mais pourquoi m’évertuerais-je à lui rechercher des ascendants
littéraires, alors que n’a pas eu de modèle et n’aura pas d’imitateur sa
pompeuse et mirifique et retentissante Epître testamentaire, par
laquelle, évoquant des pompes funèbres insoupçonnées du miteux
Chauchard, le poète ordonne, pour escorter son cercueil, ce «coffre
d’orichalque ocellé de sardoines», un inégalable cortège où les esclaves
d’Orient, les porteurs vêtus de laticlaves jaunes et les bardes édités
chez Messein défilent en compagnie d’une faune peu commune–couaggas,
hircorcerfs, zébus, zèbres, girafes,–luxe d’Empire à la fin de la
Décadence, que pimentent narquoisement des causticités ultra-modernes,
bouffonnes truculences tout à fait dignes d’un Héliogabale des
quat’-z’-arts.
Vieil habitué du Soleil d’or, jamais, de ma demi-mondaine de vie, jamais
je n’oublierai la formidable acclamation qui ébranla les murs du
sous-sol où s’entassaient, chaque semaine, tant de poètes, le jour que
leur fut récitée l’Epître falote et testamentaire pour régler l’ordre
et la marche de mes funérailles. Dans l’opaque fumée de la tabagie en
liesse, les bravos crépitaient furieusement en l’honneur du portelyre
absent dont les strophes se déroulaient avec une ampleur de la plus
grandiloquente cocasserie.
Tous bavaient d’extase: Adolphe Retté, aujourd’hui bénédictin, alors
anarchiste; Rambosson, notoire de par son romantique prénom d’Yvanhoé;
F.-A. Cazals, étranglé d’une haute cravate en spirales, le front barré
d’une mèche à la Delacroix, féroce et loyal «en un frac très étroit aux
boutons de métal». Le piano, hebdomadairement massé par le docteur Le
Bayon, avait cessé ses gémissements coutumiers, et, assoiffés de
lyrisme, les chansonniers eux-mêmes écoutaient; nasillardes clameurs de
Canqueteau, vocalises sopranisées par Montoya, couplets
antigouvernementaux mâchés férocement par Ferny, tout se taisait; on
n’entendait plus, scandée par le récitant, que l’impressionnante
épitaphe:
Ci-gît Georges Fourest; il portait la royale,
Tel, autrefois, Armand-Duplessis-Richelieu,
Sa moustache était fine et son âme loyale,
Oncques il ne craignit la vérole ni Dieu!
Quand le dernier vers eut cessé de bruire, les auditeurs du Soleil d’Or,
les mains brisées à force d’applaudir, les poumons encrassés de
nicotine, jugèrent hygiénique d’extérioriser leurs admirations. De la
Fontaine Saint-Michel à Bullier, le Boulevard se couvrit de
thuriféraires… (le baron Trimouillat, ténorino mégalomane mais
imperceptible, atteint de l’aphonie des grandeurs; l’incohérent Jules
Lévy, dont le rire laissait briller soixante-quatre dents éblouissantes;
Lemice-Térieux-Paul-Masson, raviné de rides comme un cirque lunaire;
Henri Mazel, méridional blond clair, et le lillois X.–paix à ses
gendres–noir et crépu comme un Soudanais; Le Cardonnel, Ernest Raynaud,
Henri Gauthiers-Villars, devenus l’un prêtre, l’autre commissaire de
police, le dernier journaliste)… tous vociférant leur enthousiasme,
tous sacrant Fourest chef d’école (l’Ecole Fourestière), tous chantant,
inlassables, sur un timbre trop connu:
Que mon enterrement soit superbe et farouche,
Que les bourgeois glaireux bâillent d’étonnement
Et que Sadi-Carnot, ouvrant sa large bouche,
Se dise: «Nom de Dieu! Le bel enterrement!»
Sur l’air du tra, la, la, la…
Car nous étions ce qu’on est convenu d’appeler la Jeunesse studieuse…























