Sélectionner une page

Le désir – Daniel Lesueur

Le désir – Daniel Lesueur

Le Désir éternel, monstre blême aux yeux caves,
Dit à mon pauvre cœur:
«Tu te crois libre et fort; tous les dieux, tu les braves…
Mais je suis ton vainqueur.

«C’est moi seul que tu sers. Pour moi tu te soulèves
A chaque battement.
Je te trompe à toute heure et transforme tes rêves
En un affreux tourment.

«J’éloigne pas à pas le bonheur qui te tente,
Et qui fuit sans recours.
Je fais se consumer en une vaine attente
Tes ans déjà si courts.

«Je corromps tes plaisirs, j’empoisonne ta joie,
Moi, le vrai Tentateur.
Tu m’adores pourtant, vil esclave, ma proie,
Lassé d’un Créateur.

«Si tu me renversais du trône inaccessible
Où les destins m’ont mis,
La Douleur et la Mort et le Temps invincible
Te deviendraient soumis.

«Mais je n’ai rencontré, parmi la multitude
Des aveugles mortels,
Qu’un seul audacieux dont la fière attitude
Menaçât mes autels.

«Celui-là posséda tous les biens que sur terre
J’inventai pour appâts:
Les trésors, le pouvoir, l’amour plein de mystère
Ont fleuri sous ses pas.

«Pourtant, détournant d’eux sa face auguste et triste,
Bouddha, l’homme divin,
Sut que par la folie humaine je subsiste
Et que mon culte est vain.

«Il voulut arrêter l’éternelle hécatombe
Où se plaît ma fureur;
Toute vie est à moi, seule avec moi la tombe
Rivalise d’horreur.

«Il voulut arracher de ma griffe sanglante
L’adolescent joyeux,
L’homme fait, le vieillard à la tête branlante,
Que j’enivre le mieux.

«Il dit: «Mort au Désir!… Tout désir est un leurre.
«Sans cesse inapaisé,
«L’homme attend l’avenir, ou se retourne et pleure
«Ce qu’il a méprisé.

«Celui qui dans son sein éteindra l’âpre flamme
«Vivra semblable aux dieux,
«N’ayant jamais ni vœux ni regrets dans son âme,
«Ni larmes dans ses yeux.»

«Ainsi parlait Bouddha, le seigneur doux et sage;
Et depuis ce moment
Plus d’un astre rapide a marqué son passage
Au fond du firmament;

«Plus d’un dieu s’est levé, pour la pensée humaine,
Dont le trône est tombé.
Moi seul, moi l’Éternel, qui la dompte et la mène,
Je n’ai pas succombé.

«Car je suis le Désir, qui tue et renouvelle,
Père de tout effort:
Sous mon fouet hurle et court l’humanité rebelle…
Je l’entraîne à la mort.»

II

Archives par mois