
Pourquoi pas nous ? – Michel Berny

Un catcheur et une libraire
Marcello est catcheur. Sur le ring, il s’appelle Cromagnon, et il en a le physique : massif, velu jusqu’aux épaules, terrifiant dans les feux des projecteurs. Hors du ring, c’est un homme doux, timide, complexé par ce corps qu’on applaudit et dont il a honte. Il n’a jamais su parler aux femmes.
Jacqueline Puiset tient une librairie. Elle a la quarantaine, elle vit seule, et elle souffre d’un strabisme qui s’accentue dès qu’elle est émue, c’est-à-dire chaque fois que quelque chose pourrait lui arriver. Elle a appris à ne rien attendre.
Le film les fait se croiser à la suite d’un combat qui tourne mal, et raconte, sans grand détour, comment deux êtres que le monde regarde de travers finissent par se regarder l’un l’autre.
D’après Patrick Cauvin
Le scénario, écrit par Michel Berny et Alain Godard, adapte un roman de Patrick Cauvin qui porte le même titre. Cauvin était alors un romancier à succès, l’auteur de « E = mc², mon amour », et il avait un talent particulier pour les histoires d’amour entre personnages mal assortis, racontées avec une tendresse qui ne tombe jamais dans la mièvrerie.
C’est ce ton que le film cherche, et qu’il trouve par moments. Les meilleures scènes ne sont pas les gags, mais les silences : deux personnes qui ne savent pas comment se parler, et qui ont peur de se tromper.
Aldo Maccione à contre-emploi
En 1981, Aldo Maccione est une vedette. Depuis « L’aventure c’est l’aventure » de Claude Lelouch et sa célèbre démarche de séducteur, il est l’Italien de la comédie française, celui qui roule des épaules et joue les tombeurs. « Pourquoi pas nous ? » lui offre l’inverse : un homme qui ne sait pas séduire, qui se cache, qui baisse les yeux.
Il s’y montre plus fin qu’on ne l’attendait. Maccione, venu du music-hall avec la troupe des Brutos, a le corps pour le catch, et il sait en faire un fardeau autant qu’un spectacle. Ses scènes de timidité, où ce colosse n’ose pas franchir le seuil d’une librairie, sont les plus justes du film.
Dominique Lavanant, déjà
Dominique Lavanant, en face, compose une Jacqueline d’une grande délicatesse. Elle n’était pas encore la vedette de comédie qu’elle deviendrait dans les années quatre-vingt, mais elle avait déjà ce mélange de rigueur et de fêlure qui fera sa marque : une femme qui se tient droite pour ne pas montrer qu’elle vacille.
Autour d’eux, une distribution de seconds rôles solides : Gérard Jugnot, l’un des piliers du Splendid, Maurice Biraud, Hubert Deschamps, Florence Giorgetti. La musique est de Vladimir Cosma, alors au sommet de sa carrière, et la photographie de Marcel Grignon.
Un tournage de province
Le film a été tourné en partie dans le Val-d’Oise. À Beaumont-sur-Oise, le cinéma Beaumont Palace sert de décor à une salle de Carpentras ; à Pontoise, l’hôtel de la Gare accueille une chambre où le catcheur prépare son combat. Ce sont des lieux ordinaires, sans éclat, et le film leur doit une partie de son charme : une France de sous-préfectures, de salles des fêtes et d’hôtels de gare, où les gens seuls le sont un peu plus qu’ailleurs.
Conclusion : pourquoi pas eux
Ce qui a vieilli, c’est une mise en scène sans ambition, un rythme de téléfilm, et des ressorts comiques qui s’appuient trop volontiers sur le physique des personnages, au moment même où le film prétend les en libérer. On sent que la comédie hésite entre la tendresse et le gag, et qu’elle ne choisit pas toujours bien.
Ce qui n’a pas bougé, c’est la question du titre. Pourquoi pas nous ? Pourquoi l’amour serait-il réservé à ceux qui ressemblent aux affiches ? Le film y répond simplement, par deux acteurs qui acceptent de jouer ce que d’habitude on cache. C’est peu, et c’est rare. On l’avait oublié ; il n’est pas interdit de le retrouver.







































































































