
Les Disparus de Saint-Agil – Christian-Jaque

D’après Pierre Véry
Le film adapte un roman de Pierre Véry, paru chez Gallimard en 1935. Véry était un auteur de romans policiers qui ne ressemblaient à aucun autre : des énigmes, oui, mais baignées d’une poésie de l’enfance, du mystère et du rêve. Il affirmait que les personnages de Saint-Agil avaient tous existé dans le pensionnat où il avait lui-même été élève.
Le scénario est signé Jean-Henri Blanchon, mais on sait que Jacques Prévert en écrivit les dialogues sans être crédité au générique. On reconnaît sa patte dans la drôlerie des répliques, l’insolence des gamins et cette tendresse moqueuse pour les adultes qui fait le charme du film.
Les Chiche-Capon
Les trois garçons sont le cœur du film. Beaume, joué par Serge Grave, est le plus raisonnable ; Sorgue, joué par Jean Claudio, le plus rêveur ; Macroy, joué par Mouloudji, le plus décidé à partir. Leur société secrète, avec ses mots de passe, ses réunions nocturnes et ses cartes de l’Amérique, est une merveille d’invention enfantine, et le film la prend au sérieux, comme les enfants prennent au sérieux leurs jeux.
Mouloudji, qui avait quinze ans, commençait là une carrière qui le mènerait à la chanson. On aperçoit aussi parmi les élèves de très jeunes figurants appelés à la célébrité, dont Charles Aznavour et Serge Reggiani.
Stroheim et Michel Simon
Les adultes sont joués par des monstres sacrés. Erich von Stroheim, le grand cinéaste maudit d’Hollywood, qui venait d’être le commandant de « La Grande Illusion », joue M. Walter, le professeur d’anglais, un homme raide, sévère, étranger, que tout désigne comme suspect. Michel Simon est M. Lemel, le professeur de dessin, un rêveur tendre et mélancolique que les élèves adorent.
Le film joue de ces deux figures avec une habileté remarquable. Il fait peur avec Stroheim, il attendrit avec Simon, et il retourne les attentes du spectateur comme celles des enfants : celui qui fait peur n’est pas forcément le coupable, et celui qu’on aime n’est pas à l’abri. Lemel meurt au milieu du film, et sa mort donne à l’histoire une gravité inattendue.
Une énigme de pensionnat
Beaume, resté seul après la disparition de ses deux camarades, mène l’enquête. Il découvre que le collège abrite un trafic de fausse monnaie, que le directeur, M. Boisse, joué par Aimé Clariond, en est le chef, et que Sorgue a été enlevé parce qu’il en avait trop vu. Le passeur, joué par Robert Le Vigan, et le concierge, joué par Armand Bernard, complètent une galerie de personnages inquiétants.
Christian-Jaque, qui n’avait pas encore tourné « Fanfan la Tulipe », filme ce pensionnat comme un château hanté : des couloirs sombres, des escaliers qui grincent, des ombres sur les murs. L’influence du réalisme poétique, alors à son sommet, se sent dans chaque plan, et la musique d’Henri Verdun accompagne ce mystère avec une gravité légère.
L’enfance et l’aventure
Ce qui fait la singularité du film, c’est son point de vue. L’intrigue policière est une affaire d’adultes, de faux-monnayeurs et de crimes ; mais elle est vécue par des enfants qui rêvent d’Amérique, et elle prend pour eux la couleur d’une aventure. Le film ne choisit pas entre les deux : il est à la fois un vrai polar et un vrai film d’enfance.
À la fin, Sorgue est délivré, le directeur arrêté, et Macroy, qui avait réellement pris la route de l’aventure, est ramené par les gendarmes. L’Amérique attendra. C’est une fin douce-amère, qui dit que les rêves d’enfant ne se réalisent pas, et qu’il vaut peut-être mieux qu’ils restent des rêves.
Conclusion : le squelette et le rêve
Ce qui a vieilli, c’est une image et un son d’avant-guerre qui demandent un peu d’indulgence, et quelques rebondissements qui paraîtront naïfs au spectateur habitué aux polars modernes. Le roman a d’ailleurs été porté de nouveau à l’écran pour la télévision en 1990.
Ce qui n’a pas bougé, c’est la poésie du film, cette manière de rendre mystérieux un simple pensionnat, et le souvenir que chacun garde de ses propres sociétés secrètes. On sort des « Disparus de Saint-Agil » avec l’envie de retrouver les cartes de l’Amérique qu’on dessinait à douze ans, et un peu de nostalgie pour le temps où l’aventure commençait derrière un mur de dortoir.






































































































