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La malédiction – Maurice Magre

La malédiction – Maurice Magre

La ville dormira comme à son ordinaire
Et parmi les quartiers rien ne fera prévoir
Que le signe fatal a paru sur la terre,
Sauf la lune montant, verdâtre, dans le soir…

Les marchands gravement fermeront leur boutique,
Des femmes en marchant feront saillir leurs seins,
Dans les cafés mourront doucement les musiques,
Les bons et les mauvais iront vers leur destin…

Et ce sera d’abord une bizarre empreinte
Sur un mur et dont nul ne comprendra le sens,
Un feu jaune éclairant une vitrine éteinte,
Un trottoir sans raison maculé par du sang…

Puis, devant une église, un prêtre voulant faire
Le signe de la croix et se touchant le front,
Retirera son doigt mouillé par un ulcère…
Toutes seules alors les cloches sonneront…

Des lézardes soudain partageront les rues.
Un homme passera jouant du violon.
Derrière les carreaux, les têtes apparues
Porteront des grosseurs, des déformations…

Un vieil hôtel tordra sa porte comme un membre
Et dans la cour allongera son escalier.
Deux amants paraissant sur le seuil de leur chambre
Se verront des sabots de chevaux à leurs pieds.

Et d’autres se plieront comme des acrobates,
Auront l’air de passer à travers des cerceaux.
Ils aboieront comme des chiens à quatre pattes,
Se rouleront comme des vers dans les ruisseaux.

Des musiciens bouffons marcheront en cortège.
Leurs instruments ne feront qu’un avec leur corps.
Les lèvres en piston cracheront les arpèges
Et les tambours seront des peaux de ventres morts,
Des nonnes, d’un couvent sortiront demi-nues;
Des poils drus sur leur corps se mettront à pousser;
Des mufles remplaçant leurs faces ingénues,
Aux bassins des jardins elles iront lamper.

Les rires casseront les dents comme du verre,
Les larmes brûleront comme du vitriol,
Les yeux dans un bruit mou tomberont des paupières,
Des goitres monstrueux traîneront sur le sol.

Les monuments vivront et vibreront de râles,
Ils se pénétreront entre eux avec fureur.
Les piliers fouilleront au fond des cathédrales,
Le ventre de la voûte et le sexe du chœur.

Des casernes éclateront comme des bulles.
On entendra craquer les échines des ponts.
Les usines perdront par d’énormes fistules
L’amas liquéfié de leurs productions.

L’air s’empoisonnera de mille pourritures.
Des gaz exploseront au-dessus des charniers.
Les eaux de la rivière auront des boursouflures,
S’épaissiront, seront un afflux de fumier.

Puis la ville, séchant comme une chrysalide
Périra d’une étrange ossification,
Les fenêtres seront de grands orbites vides
Dans les têtes de mort branlantes des maisons.

Les clochers auront l’air de fémurs fantastiques,
Les tours, de tibias déformés et géants.
Sur l’immense squelette aux vertèbres de briques,
Les soirs épais mettront le souffle du néant.

Et dix mille ans après, venus des antipodes,
Deux enfants nus s’assiéront là, feront du feu
Dans les amas ensevelis où le vent rôde…
Ils auront la cité maudite au fond des yeux.

Et ne comprenant pas la chute et le mystère,
Ils riront et se montreront avec la main
Des rats géants, de loin, dans les couloirs des pierres,
Qui, tristes, les suivront avec des yeux humains.

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