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L’Auberge rouge – Claude Autant-Lara

L’Auberge rouge – Claude Autant-Lara
Une auberge isolée dans les montagnes de l’Ardèche, un soir d’hiver. Une diligence s’y arrête, et ses voyageurs y passeront la nuit. Ils ignorent que les aubergistes, Pierre et Marie Martin, ont déjà tué plus de cent clients pour les détrousser, et qu’ils comptent bien recommencer. Un seul homme le sait : un moine franciscain, de passage lui aussi, à qui l’aubergiste vient d’avouer ses crimes en confession. Il ne peut rien dire. « L’Auberge rouge », sorti en octobre 1951, part de cette situation, et en tire l’une des comédies les plus noires du cinéma français.

L’affaire de Peyrebeille

Le film s’inspire d’un fait divers réel. Au début des années 1830, à Peyrebeille, en Ardèche, les tenanciers d’une auberge furent accusés d’avoir assassiné des voyageurs pendant des années ; jugés en 1833, ils furent condamnés à mort. L’affaire a laissé une légende noire que les historiens ont depuis largement nuancée, mais qui avait tout pour inspirer le cinéma : une maison perdue, des étrangers qui n’en repartent pas, et un pays entier qui se tait.

Claude Autant-Lara et ses scénaristes n’en font pas un drame historique. Ils en font une farce macabre, où l’horreur est traitée sur le ton de la comédie, et où le rire devient de plus en plus inconfortable à mesure que la nuit avance.

Aurenche, Bost et Autant-Lara

Le scénario est signé par le trio qui fut la bête noire de la Nouvelle Vague : Jean Aurenche, Pierre Bost et Claude Autant-Lara, déjà auteurs du « Diable au corps », et qui écriront plus tard « La Traversée de Paris ». On leur reprochera bientôt un cinéma de scénaristes, littéraire et cynique ; « L’Auberge rouge » montre ce que ce cinéma avait de meilleur : des dialogues ciselés, une construction implacable, et une férocité qui ne recule devant rien.

Le film est ouvertement anticlérical. Le moine y est un homme bon mais lâche, prisonnier d’une règle qui l’empêche de sauver les gens qu’il voit en danger, et le film se moque sans pitié de ce dilemme. Ces aspects du scénario rendirent exécrables les relations entre Fernandel et son réalisateur pendant le tournage.

Fernandel en moine

C’est pourtant Fernandel qui porte le film, et il y est magnifique. Son moine est un homme ordinaire, gourmand, peureux, bavard, que la confession de l’aubergiste plonge dans un cauchemar. Il ne peut pas parler ; il ne peut pas se taire. Il invente alors des ruses, des sermons à double sens, des manœuvres pour faire fuir les voyageurs sans trahir le secret, et chacune de ses tentatives échoue de façon plus comique que la précédente.

Fernandel, avec son visage de cheval et sa voix de Marseille, fait de ce moine une figure à la fois ridicule et touchante. On rit de lui, et on a peur pour lui ; c’est tout l’art du film.

Françoise Rosay et Carette

Face à lui, le couple d’aubergistes est inoubliable. Françoise Rosay, grande dame du cinéma français, joue Marie Martin avec une autorité glaciale : c’est elle qui décide, elle qui tue, elle qui avoue. Julien Carette, en mari mou et rigolard, apporte une bonhomie qui rend ses crimes encore plus effrayants. Leur fille Mathilde, jouée par Marie-Claire Olivia, est la seule note de fraîcheur dans cette maison du crime.

Autour d’eux, les voyageurs de la diligence forment une petite société de caractères, que le film observe avec une ironie cruelle : chacun a ses vanités et ses petitesses, et aucun ne mérite vraiment la mort qu’on lui prépare, ni ne mérite tout à fait d’être sauvé.

Une fin terrible

Toute la dernière partie du film repose sur une question : le moine parviendra-t-il à faire partir les voyageurs vivants ? Il y parvient, à force d’astuces, et la diligence reprend la route à l’aube. Mais le pont qu’elle doit franchir s’effondre sous son poids, et tous ceux que le moine a sauvés périssent.

Cette fin, d’une ironie noire, résume le film. Le salut n’existe pas, la providence ne veille sur personne, et les efforts les plus sincères aboutissent au désastre. Le film fut assez mal reçu par une partie de la critique, et son anticléricalisme fit grincer des dents ; il n’en connut pas moins un grand succès public.

Conclusion : rire de l’horreur

Ce qui a vieilli, c’est un théâtre filmé un peu statique, presque entièrement confiné dans l’auberge, et quelques effets de comédie qui pèsent. Le film de 1951 a connu un remake en 2007, par Gérard Krawczyk, avec Christian Clavier, Josiane Balasko et Gérard Jugnot, qui n’en retrouvait pas la noirceur.

Ce qui n’a pas bougé, c’est l’audace du projet : faire rire avec un massacre, faire d’un moine le héros impuissant d’une farce, et finir sur un pont qui s’effondre. Peu de films français ont osé un humour aussi noir. Soixante-quinze ans plus tard, « L’Auberge rouge » reste une curiosité féroce, et le meilleur rôle de Fernandel chez un grand cinéaste.

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