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Eugène Godin — Un satirique en vers, qui discutait politique au comptoir

Le bar de Calaveras, vieux San Andreas, Will Sparks (1899)

Tableau : Le bar de Calaveras, vieux San Andreas, Will Sparks, 1899

1856 — 1942

D’abord Proudhon a dit que la propriété,
C’est le vol. Et pour sûr, que c’est la vérité !
— Si Proudhon a dit ça, Proudhon était une oie,
Lui dis-je en m’efforçant de prendre une autre voie.

Proudhon

Un homme cite Proudhon au comptoir, l’autre lui répond que Proudhon était une oie, et la conversation continue en alexandrins. Voilà le procédé, et il est excellent.

Godin écrit des dialogues politiques versifiés, dans la langue exacte des discussions de café — avec les interruptions, les mauvaise foi et les changements de sujet.

Le bibliothécaire

Né à Paris en 1856, fils d’un employé de la Bibliothèque nationale, il y entre lui-même à vingt et un ans et y fait toute sa carrière, jusqu’au grade de conservateur-adjoint en 1909.

Le bibliothécaire avait une autre vie. Il fréquente les Hydropathes, le cercle de poètes et de chansonniers d’où sortira le Chat noir, et fonde en 1880 un journal satirique, Gulliver.

Les poèmes du site viennent de La Populace, satires en vers parues en 1886, puis reprises en 1888 dans l’Anthologie contemporaine de Bruxelles. Proudhon, la censure, le bulletin de vote, l’ouvrier honnête, un « coup à faire » : c’est la politique de la jeune Troisième République, vue du comptoir. Qu’un fonctionnaire de la Bibliothèque nationale signe « Censure » et « Rectification » n’est pas le moindre sel de l’affaire.

La forme

L’alexandrin y sert exactement à ce qu’il ne devrait pas servir : à rapporter une conversation banale. Le décalage entre la noblesse du vers et la trivialité du propos fait tout le comique.

C’est un procédé ancien — Boileau, Régnier —, mais appliqué ici à la politique contemporaine et non à la satire des mœurs. « Les Mèdes », « Les Harpies », « Mon bulletin », « À l’ouvrier honnête ».

Ce qu’on garde

Une voix, et un ton qu’on n’entend nulle part ailleurs dans la poésie française du siècle : celui de la discussion politique ordinaire, ni militante ni méprisante.

Il meurt en 1942, à quatre-vingt-six ans. Ses satires n’ont pas pris une ride : on entend encore ces conversations-là.

Choix de textes

  • Proudhon — « Si Proudhon a dit ça, Proudhon était une oie. » Une discussion de comptoir en alexandrins.
  • Mon bulletin — Le bulletin de vote, et ce qu’un homme en fait vraiment.
  • Censure — Signé par un fonctionnaire de la Bibliothèque nationale.
  • Rectification — Le vocabulaire des journaux, retourné en titre.
  • À l’ouvrier honnête — Il s’adresse à lui sans militer ni condescendre. C’est rare.
  • Les Mèdes — L’Antiquité employée pour parler d’aujourd’hui — vieux procédé, efficace.
  • Les Harpies — Les créatures qui salissent la nourriture. On devine à qui il pense.
  • Coup à faire — La langue des affaires louches, mise en alexandrins.
  • Lecture — Le seul poème calme du lot, et il n’est pas le moins bon.

Pour le lire

La Cité noire (Lemerre, 1880) ; Chants de belluaire (1882) ; La Populace, poésies satiriques (1886 ; fragments repris dans l’Anthologie contemporaine, Bruxelles, 1888) ; La Lyre de Cahors (Lemerre, 1888).

La Populace est transcrite sur Wikisource, d’où viennent les textes du site.

Guillain Méjane

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