
L’Enfer du dimanche – Oliver Stone

Les Sharks de Miami
Tony D’Amato, joué par Al Pacino, entraîne depuis des années les Sharks de Miami, une équipe qui a tout gagné sous sa direction et qui enchaîne maintenant les défaites. La propriétaire, Christina Pagniacci, jouée par Cameron Diaz, a hérité du club de son père et veut le rendre rentable ; elle pense à se débarrasser de D’Amato, à vendre, ou à faire payer à la ville un nouveau stade. Le quarterback titulaire, Jack « Cap » Rooney, joué par Dennis Quaid, est une vedette vieillissante, marié à une femme qui tient à sa gloire plus que lui.
Au cours d’un match, Rooney est blessé, son remplaçant aussi, et D’Amato doit faire entrer le troisième, Willie Beamen, joué par Jamie Foxx, un jeune homme que personne n’attendait. Beamen vomit de trac devant ses coéquipiers, perd son premier match, puis gagne les suivants en changeant les combinaisons que lui dicte son entraîneur, et devient en quelques semaines une star, avec clip de rap, contrats publicitaires et arrogance assortie.
Le vieil homme et le jeune
Le film est construit sur ce duel. D’Amato est un homme du passé, qui croit au collectif, aux vieux schémas de jeu, à la loyauté ; il vit seul, boit trop, et parle du football comme d’une guerre. Beamen est l’homme du présent, individualiste, médiatique, blessé aussi, par un racisme qu’il a subi depuis l’enfance et que personne dans le club ne veut voir. Stone ne donne raison à aucun des deux ; il les oblige à se parler.
La scène clé est un dîner chez D’Amato, où Beamen, venu à contrecœur, découvre la solitude de son entraîneur pendant que passe à la télévision la course de chars de « Ben-Hur ». Le clin d’œil est voulu : Charlton Heston, le Ben-Hur de 1959, joue ici en personne le commissaire de la ligue, et le film de Stone est lui aussi une course de chars, avec ses arènes, ses foules et ses gladiateurs sacrifiés.
Les corps
Stone montre ce que le football fait aux corps. Il y a le médecin de l’équipe, Harvey Mandrake, joué par James Woods, qui cache les examens inquiétants et multiplie les piqûres d’antidouleurs pour renvoyer les joueurs sur le terrain ; il y a Shark Lavay, un linebacker joué par Lawrence Taylor, ancienne légende de la NFL, qui risque la paralysie pour toucher une prime ; il y a un œil arraché qui roule sur la pelouse, filmé en gros plan. Le jeune médecin, joué par Matthew Modine, qui dit la vérité, est à peu près seul contre tous.
Tout cela est filmé comme une bataille. Le montage est d’une rapidité extrême, avec des centaines de plans par séquence, des ralentis, des objectifs déformants, la caméra au ras du gazon au milieu des collisions, et le son des chocs amplifié jusqu’à la douleur. Personne n’avait filmé le football ainsi, et l’on sort des matchs sonné, comme d’une scène de « Platoon ».
Le discours des centimètres
Avant le match décisif, D’Amato parle à ses joueurs dans le vestiaire. Il leur dit que la vie, comme le football, est un jeu de centimètres, que ces centimètres sont partout autour d’eux, qu’on ne les gagne qu’ensemble, chacun se battant pour celui qui est à côté de lui, et qu’il a lui-même tout gâché, son argent, sa famille, par des erreurs qu’il ne peut plus réparer. Al Pacino dit ce texte d’une traite, et c’est l’une des grandes scènes de sa carrière : un vieil homme qui parle à des jeunes gens de ce qu’il a raté, en espérant qu’ils feront mieux.
Le discours a eu une seconde vie : on le passe depuis dans les vestiaires, les entraîneurs le citent, Internet le découpe à l’infini. Ce n’est pas un hasard. Stone a écrit là, pour une fois sans colère et sans ironie, un texte sur la fraternité qui dépasse de loin le film qui le contient.
Christina Pagniacci
Cameron Diaz a le rôle le plus ingrat, et elle s’en tire mieux qu’on ne l’a dit. Christina est la propriétaire moderne, qui parle chiffres, droits de télévision et stade neuf, et qui méprise la sentimentalité de D’Amato. Stone en fait d’abord une caricature, puis la laisse se fissurer : elle a grandi dans ce club, à l’ombre d’un père qui ne voyait que lui, et elle cherche désespérément à prouver qu’elle mérite son héritage.
La fin est un coup de théâtre bien construit. Après le dernier match, D’Amato annonce en conférence de presse qu’il quitte les Sharks pour entraîner une nouvelle équipe, à Albuquerque, et qu’il emmène avec lui son quarterback : Willie Beamen. Le vieil homme a trouvé son héritier, et la propriétaire perd les deux d’un coup.
Conclusion : ce que coûte une victoire
Ce qui a vieilli, c’est l’excès : un film trop long, trop monté, qui empile les intrigues secondaires et tient parfois du clip de deux heures et demie. La bande-son, rap et rock, le date plus sûrement que ses coiffures, et l’on sent Stone incapable de renoncer à la moindre idée.
Ce qui reste, c’est Pacino dans le vestiaire, Jamie Foxx dans son premier grand rôle dramatique, et un regard sans complaisance sur une industrie qui broie les corps pour vendre des droits de retransmission. « L’Enfer du dimanche » n’est pas le meilleur film d’Oliver Stone ; c’est peut-être le plus honnête sur ce que coûte une victoire.







































































































