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Deux moi – Cédric Klapisch

Deux moi – Cédric Klapisch
Ils vivent à quelques mètres l’un de l’autre, au même étage de deux immeubles mitoyens qui donnent sur les voies ferrées du nord de Paris. Ils prennent le même métro, font leurs courses chez le même épicier, ont le même âge, la même solitude. Ils ne se connaissent pas. « Deux moi », sorti le 11 septembre 2019, est le film de leur rencontre, à ceci près qu’elle n’arrive qu’à la toute fin. Tout le reste raconte comment deux personnes faites pour se trouver passent un film entier à ne pas se voir.

Rémy et Mélanie

Rémy, joué par François Civil, travaille dans un entrepôt de logistique où les machines remplacent peu à peu les hommes. Il dort mal, il fait des malaises qu’il ne comprend pas, et il ne sait pas dire ce qui ne va pas. Mélanie, jouée par Ana Girardot, est chercheuse en biologie ; elle, à l’inverse, dort trop, enchaîne les rendez-vous sans lendemain trouvés sur les applications, et s’en veut de ne pas savoir aimer.

Chacun, poussé par son entourage, finit chez un psychothérapeute. Celui de Rémy est joué par François Berléand, celle de Mélanie par Camille Cottin. Les séances, filmées en alternance, forment la colonne vertébrale du film : deux personnes qui apprennent, chacune de son côté, à regarder en arrière pour comprendre pourquoi elles sont seules.

La solitude dans la ville connectée

Le sujet de Klapisch est ici une idée qui court tout son cinéma depuis « Chacun cherche son chat » : la grande ville rapproche les corps et sépare les gens. Mais il la déplace dans le Paris de la fin des années 2010, celui des écrans, des applications de rencontre et des réseaux sociaux, où tout le monde est joignable et personne n’est là.

Le film ne fait pas de sermon sur la technologie. Il montre des gens qui l’utilisent pour se consoler, et qui ne sont pas consolés. La plus belle idée de mise en scène tient à l’espace : deux appartements voisins, filmés souvent dans le même plan, séparés par un mur ou une fenêtre, et deux vies qui se frôlent à chaque instant sans jamais se toucher.

La psychanalyse comme comédie

Les scènes de thérapie sont les meilleures du film. Berléand compose un psychanalyste bourru, peu bavard, d’une patience qui confine à l’indifférence, et Civil, face à lui, joue un homme qui découvre qu’on peut parler de soi sans avoir honte. Cottin est plus vive, plus directe, et ses échanges avec Girardot ont le rythme d’une comédie.

Klapisch, qui a écrit le scénario avec son complice de toujours Santiago Amigorena, a l’honnêteté de ne pas faire de la thérapie une solution miracle. Elle ne guérit rien ; elle permet seulement de comprendre, et le film laisse entendre que c’est déjà beaucoup. Les deux personnages avancent lentement, trébuchent, reculent, et le spectateur, qui sait qu’ils vont finir par se rencontrer, apprend avec eux la patience.

Mansour, l’épicier

Entre les deux, il y a Mansour, l’épicier du quartier, joué par Simon Abkarian. C’est le seul personnage qui les connaît tous les deux, le seul lieu où ils se croisent, et le seul qui leur parle vraiment. Abkarian en fait une figure chaleureuse et drôle, une sorte de chœur antique qui aurait ouvert boutique rue Stephenson.

Autour, Klapisch dispose une galerie de seconds rôles attachants, Eye Haidara, Rebecca Marder, et un passage de Pierre Niney. Le tournage s’est fait à l’automne 2018, dans le XVIIIe arrondissement, et le film en garde une lumière froide, des toits mouillés, des trains qui passent sous les fenêtres.

Civil et Girardot, un couple sans scènes

Le pari le plus risqué du film est de faire exister un couple qui n’a presque aucune scène ensemble. Il repose entièrement sur les deux acteurs, qui s’étaient déjà croisés en frère et sœur dans « Ce qui nous lie ». François Civil, avec sa douceur un peu perdue, et Ana Girardot, avec son mélange de vivacité et de tristesse, parviennent à faire croire qu’ils sont faits l’un pour l’autre sans jamais le montrer.

On attend la rencontre comme on attend la fin d’un roman, en sachant qu’elle viendra et en redoutant qu’elle déçoive. Le film la place à la dernière minute, avec une pudeur qui est sa plus grande qualité : pas de grande scène, pas de déclaration, un simple regard qui dit que tout commence.

Conclusion : deux moi, un nous

Ce qui a vieilli, ou ce qui lasse, c’est une construction en parallèle un peu mécanique, qui tient le spectateur à distance plus longtemps que nécessaire, et quelques scènes de réseaux sociaux qui datent déjà. Le film est aussi le plus mélancolique de Klapisch, et il n’a pas l’énergie de ses films de bande.

Ce qui n’a pas bougé, c’est son sujet, qui n’a fait que s’aggraver depuis : des villes pleines de gens seuls, qui ont oublié comment on se parle. « Deux moi » n’a attiré que 646 000 spectateurs, loin des succès de « L’Auberge espagnole ». C’est pourtant l’un des films les plus justes de son auteur sur ce qu’il a toujours filmé : la difficulté d’être deux.

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