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Perfect Days – Wim Wenders

Perfect Days – Wim Wenders

Présenté en compétition au Festival de Cannes en mai 2023, « Perfect Days » vaut à son acteur principal, Kōji Yakusho, le prix d’interprétation masculine, et marque le retour à la fiction d’un Wim Wenders de soixante-dix-sept ans, longtemps égaré dans le documentaire et la 3D. Le film suit le quotidien d’Hirayama, un homme d’âge mûr, presque muet, qui nettoie les toilettes publiques de l’arrondissement de Shibuya, à Tokyo. Chaque jour ressemble au précédent : il se lève à l’aube, plie son futon, arrose ses plants d’érable, achète un café à un distributeur, écoute des cassettes de rock des années 1960 et 1970 dans sa camionnette, nettoie méticuleusement des sanitaires, photographie la lumière à travers les arbres, lit avant de s’endormir. Il ne se passe presque rien, et c’est le sujet. Né d’une commande publicitaire sur les toilettes design de Tokyo, « Perfect Days » se transforme en méditation bouleversante sur la beauté du quotidien, sur la répétition, et sur l’art de se contenter de ce qui est. C’est le film le plus serein de Wenders, et l’aboutissement d’une vie de cinéphilie tournée vers le Japon.

D’une commande à une œuvre

L’origine du film est prosaïque. Un projet urbain baptisé Tokyo Toilet Project avait confié à des architectes de renom, dont Tadao Andō et Shigeru Ban, la conception de toilettes publiques d’exception dans l’arrondissement de Shibuya. Les responsables du projet souhaitaient faire connaître ces installations et proposèrent à Wim Wenders, dont on connaissait l’amour du Japon, de réaliser une série de courts-métrages documentaires.

Wenders, plutôt que de tourner des spots, proposa d’en faire un long-métrage de fiction. Les commanditaires, enthousiastes, lui accordèrent une liberté créative totale. Le film fut tourné en dix-sept jours seulement, avec un budget modeste, dans une urgence qui rappelle les méthodes de sa jeunesse et notamment le tournage improvisé d’« Au fil du temps ».

Cette genèse est édifiante. D’une opération de communication municipale, Wenders a tiré l’un de ses plus beaux films. Le risque du spot publicitaire, où les toilettes design auraient été le vrai sujet, est évité de justesse : les installations sont présentes, magnifiquement filmées, mais elles ne sont que le décor d’un portrait humain. La commande s’est effacée devant l’œuvre.

Hirayama, l’homme presque muet

Le personnage central, Hirayama, porte un prénom cher au cinéma d’Ozu, où il désigne souvent le père de famille, notamment dans « Voyage à Tokyo » et « Le Goût du saké ». Ce clin d’œil n’est pas anodin : « Perfect Days » est un hommage constant à Yasujirō Ozu, cinéaste du quotidien et du temps qui passe, auquel Wenders avait déjà consacré son documentaire « Tokyo-Ga » (1985).

Hirayama est presque muet. Il parle très peu, sourit beaucoup, observe. On ignore d’où il vient, pourquoi cet homme manifestement cultivé, amateur de littérature et de musique, exerce un métier subalterne, quel drame ou quelle décision l’a conduit là. Le film distille quelques indices : une sœur aisée et une nièce en fugue laissent entrevoir un passé bourgeois rompu, une famille laissée derrière, un choix de rupture.

Kōji Yakusho, immense acteur japonais révélé par Shohei Imamura et vu dans « Tampopo », livre une composition d’une subtilité inouïe, presque entièrement dépourvue de dialogue. Tout passe par le visage, les gestes, la manière de lever les yeux vers les arbres. Son prix d’interprétation à Cannes récompense un art du silence : jouer un homme heureux sans pouvoir le dire.

L’éloge de la répétition

La structure du film est celle de la répétition. On voit Hirayama accomplir la même journée, encore et encore : le réveil à l’aube, le futon plié, les plantes arrosées, le café du distributeur, la cassette dans la camionnette, le nettoyage, le bain public, le repas au comptoir, la lecture, le sommeil. Chaque jour reprend le précédent, avec d’infimes variations.

Ce parti pris, qui pourrait être fastidieux, produit l’effet inverse : à mesure que la routine s’installe, le spectateur apprend à percevoir les variations minuscules, la lumière qui change, une rencontre imprévue, un sourire échangé. Le film rééduque le regard à la manière dont Hirayama regarde le monde : en trouvant l’infini dans le répété.

Certains commentateurs ont rapproché cette structure du mythe de Sisyphe tel que le relit Camus : il faut imaginer Sisyphe heureux. Hirayama, condamné à recommencer chaque jour la même tâche humble, n’est pas un damné mais un sage. Il a fait de la répétition non une malédiction mais une discipline, presque une pratique spirituelle, proche de la méditation zen.

Komorebi, la lumière à travers les feuilles

Un mot japonais irrigue le film : komorebi, qui désigne la lumière du soleil filtrée par le feuillage des arbres, le jeu mouvant de l’ombre et de la clarté sous les branches. Hirayama photographie chaque jour ce phénomène, avec un vieil appareil argentique, accumulant des boîtes de tirages en noir et blanc.

Le komorebi est la clé esthétique et philosophique du film. Il désigne un instant fugace, jamais identique, impossible à posséder, qu’on ne peut que contempler et laisser passer. Un carton final explique le mot et précise que chaque komorebi n’existe qu’une seule fois, à cet instant précis, et ne se reproduira jamais. C’est une leçon d’impermanence bouddhiste, et une définition du bonheur selon Hirayama : être présent à ce qui ne dure pas.

Cette attention à la lumière relie « Perfect Days » à toute l’œuvre de Wenders, cinéaste obsédé par la question de voir. De Philip Winter photographiant l’Amérique au Polaroid dans « Alice dans les villes » à Hirayama photographiant les arbres de Tokyo, un demi-siècle plus tard, c’est la même quête : apprendre à regarder le monde, et trouver le salut dans ce regard.

Les cassettes et la bande-son d’une vie

La musique tient une place centrale. Hirayama écoute, dans sa camionnette, de vieilles cassettes audio : Lou Reed, dont la chanson « Perfect Day » donne son titre au film, The Velvet Underground, Patti Smith, Otis Redding, Nina Simone, The Kinks, Van Morrison. Cette bande-son, faite de rock et de soul des années 1960 et 1970, est la mémoire musicale de la génération de Wenders lui-même.

Ces cassettes, objets obsolètes et précieux, matérialisent un rapport au temps. Hirayama refuse la dématérialisation, garde ses bandes, les manipule avec soin. Sa nièce s’étonne qu’on ne puisse pas les trouver sur une application de streaming. Le film oppose ainsi, sans lourdeur, deux rapports au monde : la possession patiente et matérielle contre la consommation immatérielle et infinie.

La séquence finale, où Hirayama conduit à l’aube en écoutant « Feeling Good » de Nina Simone, et où son visage passe, en un seul plan-séquence, par toutes les nuances de l’émotion, du sourire aux larmes, est l’un des plus beaux moments du cinéma récent. Elle justifie à elle seule le prix d’interprétation : le personnage y laisse affleurer, l’espace d’un instant, toute la mélancolie que sa sérénité recouvre.

Un Japon rêvé, et ses limites

« Perfect Days » est une déclaration d’amour au Japon, filmée par un Occidental amoureux depuis un demi-siècle. Wenders capte Tokyo avec une tendresse infinie : les rues de Shibuya à l’aube, le fleuve Sumida, les izakayas, les bains publics, les petits restaurants de gare, le métro, les temples, la lumière des arbres. C’est un Tokyo idéalisé, apaisé, presque hors du temps.

Cette idéalisation a suscité quelques réserves. Certains critiques ont noté que le film propose une vision occidentale et esthétisante du Japon, où la pauvreté d’un homme est transfigurée en sagesse zen, et où le travail précaire d’un employé de nettoyage devient une leçon de bonheur. Le risque existe de romantiser la modestie sociale, de faire de la résignation une vertu.

Wenders évite en partie cet écueil par les fêlures qu’il laisse apparaître : le passé rompu d’Hirayama, sa solitude, les larmes finales. Le film ne dit pas que la pauvreté est belle ; il dit qu’un homme peut, par une discipline du regard, transformer une vie humble en une vie pleine. La nuance est fragile, mais elle sauve le film de la mièvrerie.

Le retour d’un cinéaste

Pour Wenders, « Perfect Days » est un aboutissement et un retour. Après « Paris, Texas » (1984) et « Les Ailes du désir » (1987), sommets de sa carrière, le cinéaste avait connu des décennies inégales, se consacrant de plus en plus au documentaire (« Buena Vista Social Club », « Le Sel de la terre », « Pina » en 3D) et signant des fictions souvent mal accueillies. Beaucoup le croyaient artistiquement épuisé.

« Perfect Days » dément ce diagnostic. Le film renoue avec ce que Wenders sait faire de mieux : la contemplation, l’attention au quotidien, la mélancolie douce, le portrait d’un homme seul. Il boucle une boucle de cinquante ans : le jeune homme qui filmait l’errance dans « Alice dans les villes » filme désormais, vieilli, un homme qui a cessé d’errer et qui a trouvé, dans la répétition immobile, une forme de paix.

Le film fut choisi pour représenter le Japon aux Oscars, cas remarquable d’un film réalisé par un étranger sélectionné par le pays qu’il filme, et fut nommé à l’Oscar du meilleur film international. Cette reconnaissance japonaise consacre l’authenticité du regard de Wenders sur un pays qui n’est pas le sien.

Conclusion : se contenter de ce qui est

« Perfect Days » est un film sur une question simple et vertigineuse : peut-on être heureux d’une vie modeste, répétitive, solitaire, à condition de savoir regarder ? La réponse d’Hirayama est oui, et le film nous invite, sans jamais l’imposer, à envisager que le bonheur ne réside peut-être pas dans l’accumulation, la réussite ou le divertissement, mais dans l’attention portée à la lumière d’un matin.

Cette sagesse n’est pas naïve. Le film sait que la sérénité d’Hirayama recouvre une douleur, que sa paix est le fruit d’un renoncement, que ses larmes finales trahissent un manque. Il ne vend pas un bonheur facile : il montre un homme qui a choisi, au prix de sacrifices que le film ne détaille pas, une manière d’habiter le temps.

À l’heure de la saturation numérique, de l’accélération permanente et de l’insatisfaction cultivée, « Perfect Days » propose une contre-proposition radicale : ralentir, répéter, contempler, se contenter. C’est le testament provisoire d’un cinéaste de soixante-dix-sept ans qui, après avoir passé sa vie à filmer des hommes en fuite, filme enfin un homme qui est arrivé quelque part. Et ce quelque part, modestement, ressemble au bonheur.

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