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Avec Guynemer – Renaud de la Frégeolière

Avec Guynemer – Renaud de la Frégeolière

Revue des deux mondes, Tome XLI

C’est au fond des espaces, notre commune patrie, à 10 000 pieds au-dessus de Roye, un clair matin de septembre, que je rencontrai Guynemer pour la première fois.

Les cadavres attirent les aigles, les champs de bataille modernes appellent les avions ; je n’avais pu résister à la ten­tation de venir contempler, de la lointaine escadrille où j’étais attaché, ces fameuses tranchées d’Artois où le recul allemand allait peut-être se décider avant l’hiver, nous l’espérions du moins.

Mon capitaine ayant autorisé « une ballade » aux lignes, mes réservoirs remplis, ma mitrailleuse essayée ; mes poches bour­rées de chocolat et de bananes, je montai insouciant et joyeux vers l’azur éblouissant de lumière, à la recherche d’un Boche à braconner, d’un combat à livrer. Coupant les tranchées à Lassigny, je dépassai Roye à 4 000 mètres d’altitude, salué par un joyeux « crapouillage, » quand j’aperçus un appareil ennemi à quelques centaines de mètres au-dessous de moi.

Dois-je l’avouer ? Une involontaire angoisse m’étreignit tout entier. Le ciel est immensément vide, moucheté seulement, çà et là, des flocons noirs des shrapnells ; pas un ami à l’horizon et je suis à 6 ou 7 kilomètres de nos lignes ! Faut-il attaquer ? Un monde d’idées m’assaille. L’être raisonnable qui dort au fond de chacun de nous, – je l’appelle familièrement « mon ancien, » – avec lequel j’ai pris là-haut l’habitude de dialoguer comme avec un compagnon véritable, bougonne furieusement : « Es-tu fou ? Tu as le soleil droit dans les yeux, de l’huile sur ton viseur, le vent contraire ! Si tu attaques, elles vont siffler, les balles, ces petites choses qui font si mal. Elles pénétreront ta chair, détraqueront ta fragile machine humaine, brisant le jeu délicat des articulations. Te vois-tu aveugle ? Amputé ? Mourir passe encore, mais rester estropié !… Ne fais-tu pas tout ton devoir en empêchant l’ennemi de passer ?… Pourquoi t’exposer inutilement si loin ?… Une panne, et te voilà prison­nier !… Téméraire, demeure en paix ! »

Mais « Tartarin Quichotte » répond d’une voix impérieuse : « Lâche ! Tu hésites ?… Est-ce en vain que tu déploies sur la blancheur immaculée de tes ailes les trois couleurs de ton drapeau ? De la France envahie, là, sous tes pieds, des frères captifs suivent, dans le bleu du ciel, la marche triomphante de ton oiseau… Là-bas, derrière l’horizon de brume, d’autres frères encore, prisonniers au fond de l’Allemagne, souffrent et meurent, attendant leur vengeance ! N’entends-tu pas monter de la tran­chée les cris d’encouragement de tes camarades ? Tous, suspen­dant leur besogne meurtrière, te regardent… des milliers d’yeux sont levés vers toi, confiants en ton courage, et tu manquerais cette occasion ? »

Il est passé, l’oiseau, mais un autre le suit, à 500 mètres peut-être. Plus loin quatre points noirs, des camarades sans doute, tachent l’horizon. Pas d’hésitation : « Tais-toi, l’ancien, tu radotes. » Et d’un à droite brutal, suivi d’un piqué plus brutal encore, à plein moteur, je fonds sur ma proie. Le combat s’engage : dans l’excitation et la joie de la lutte, j’oublie la mort qui rôde. Oh ! les belles secondes de vie intense où le corps n’existe plus, où l’âme divinisée le dompte, voit, agit, commande aux nerfs, aux muscles, à la matière inerte avec la luci­dité et la rapidité de la foudre ! Action et pensée sont confon­dues, quand elles ne se dépassent pas l’une l’autre !

Tout petit, recroquevillé derrière mon « moulin » dont les cylindres tourbillonnants forment le plus efficace et le plus naturel des boucliers, l’œil à la ligne de mire, j’épie l’adversaire. De sa lourde mitrailleuse à crosse, mobile sur une tourelle rotative, le dos tourné au pilote qui continue sa route rec­tiligne, l’observateur boche tire par rafales ; on jurerait entendre une grêle de pierres s’abattant dans le feuillage. S’il vise à droite, je passe, à gauche ; à gauche, je repasse à droite en une série d’S ralentis pour approcher le plus près et viser plus sûre­ment. Il ne s’agit pas de gaspiller mes quarante-sept cartouches, bien maigres auprès des 500 dont dispose l’adversaire ! Quelques mètres encore : la face de l’homme se crispe d’horreur, ses yeux roulent épouvantés, le corps rejeté en arrière, il écarte les deux bras comme pour arrêter ma charge et éviter d’être coupé en deux… Le voici en plein dans la ligne de mire, j’appuie sur la détente… pas une détonation… La mitrailleuse est grippée !… J’en pleure de rage ! Tac, tac, tac, tac, de toutes parts, dirait-on maintenant, des mitrailleuses bruissent. Une traction légère : mon oiseau bondit en chandelle au-dessus de l’allemand, évitant de quelques mètres la fatale collision, et se retourne sur l’aile à droite : quatre autres appareils à croix noires, ceux que j’avais espéré être des Nieuport, groupés sur ma tête, « m’assaisonnent » de leur tir convergent. Zim, zim, zim ! On croirait un essaim de guêpes vésicantes ou le battement lointain d’innombrables ailes de passereaux.

Pas d’autre défense que la fuite vers nos lointaines tranchées ; poursuivi par l’ennemi triomphant, je pique, détale, zigzague comme un fou, chasseur chassé, riant et jurant à la fois, de cette situation renversée. Trois Boches passent les lignes à mes trousses ; notre artillerie les prend en chasse, le ciel se mouchette de blancs flocons. Pas un camarade ce sur­gira donc ? Deux encore, puis un seul. Je pique, repique toujours, désespérant de lui échapper, jusqu’à 1 200 mètres sur Montdidier. Là, stupeur : ma mitrailleuse essayée consent à tirer. A moi maintenant « toute la sauce. » Sus à l’en­nemi ! Comme s’il devinait que je ne suis plus désarmé, lui aussi fait demi-tour. A sa gauche grossit un léger point noir venu de Péronne, un de ses camarades de tout à l’heure, sans doute. Tous deux se rapprochant descendent vers Roye où je m’apprête à leur couper la route. 2 000, 3 000, 4 000 mètres d’altitude, mon oiseau cabré bondit vers le firmament de toute sa puissance, l’hélice n’est plus qu’un disque de flammes ! Soudain le fugitif, que je ne quitte pas des yeux, explose en une gigantesque boule de feu. Qu’arrive t-il ? Je retire mes lunettes, passe le nez hors du pare-brise ; pas d’erreur, car le vainqueur, celui que j’avais pris pour un deuxième ennemi, exécute, de contentement assurément, une vertigineuse des­cente en vrille.

L’appareil embrasé tombe à une vitesse folle, tel un caillou, pendant près d’un millier de mètres ; puis la chute se ralentit, les parties plus lourdes, rongées par l’incendie, se sont déta­chées ; seul le fuselage, dressé en une gigantesque torche, descend lentement et s’écrase à deux pas de nos premières lignes. Une invincible horreur me pénètre jusqu’aux moelles. C’est un ennemi qui tombe, mais un homme après tout, et peut-être, dans cinq minutes, connaîtrai-je le même infernal supplice. Alentour, la vie s’est arrêtée, semble-t-il ; dans l’espace où nous errons, « le temps suspend son vol. » Les shrapnells cessent d’éclater, les oiseaux mécaniques qui peu­plaient le ciel ont disparu. En bas des tranchées, il me semble seulement entendre monter vers l’azur les hurlements d’angoisse ou d’enthousiasme des deux camps, témoins impuissants du duel aérien. Ce ne fut qu’un instant ; chasseur passionné et attentif, je repris ma poursuite de l’homme à travers les cieux.

Sitôt atterri, j’appris que Guynemer venait d’abattre en flammes son dix-huitième avion ennemi près de Roye et que lui-même, atteint par un obus, était tombé dans nos lignes. Ce que j’avais pris pour des farandoles d’enthousiasme n’était que le début de sa chute.

A quelques jours de là, j’eus le plaisir d’être présenté au héros en personne, encore contusionné de sa vertigineuse des­cente, mais vibrant des trois victoires successives qu’il venait de remporter à vingt minutes d’intervalle, la dernière sur le Boche que j’avais si vainement attaqué. Avec quelle curiosité écoutais-je celui qu’au début de sa carrière, son capitaine appe­lait familièrement « le gosse ! » A peine jeune homme, à vingt et un ans, Guynemer épinglait à sa poitrine la Légion d’honneur, la médaille militaire, la croix de guerre et cinq palmes. Il comptait ce jour-là sa dix-huitième victoire, sa quinzième citation, son cent vingt-sixième combat. Cent vingt-six fois il s’était donc trouvé face à face avec une mitrailleuse qui tire 500 cartouches à la minute, et six fois il avait été descendu « en boule » dans nos tranchées par des balles et des obus ! Une pareille vie n’est-elle pas déjà un défi à la vie elle-même ?

Le visage a été trop popularise par la photographie et la gra­vure pour qu’il soit utile de le décrire ; la parole est brève, le geste nerveux, décidé ; le corps mince, élancé, celui d’un ascète usé à son apostolat. L’enveloppe matérielle ne compte pour ainsi dire pas chez lui : l’enthousiasme la brûle, la lame ronge le fourreau, la passion d’agir consume perpétuellement cette frêle enveloppe. Mais l’incendie qui le dévore, le nourrit et le soutient en même temps : il est à lui-même cette mysté­rieuse puissance qui, dans un appel fameux, dressa des morts debout. L’âme a tout pris, et le trait caractéristique de Guynemer, ce que l’image ne peut rendre, ce sont ses yeux : toute la vie, le caractère de l’homme sont là ! Yeux profonds, immenses et sombres ; pupille noire de jais nettement détachée de l’iris très brun, avec une flamme continue, fulgurante comme un diamant, tranchante comme un burin. Le regard qui pourrait être très doux, tout de velours, comme chez un poète ou un sentimental, est seulement d’acier chromé : on sent la volonté obstinée et furieuse que rien n’effraie, surtout pas la mort, bra­vée délibérément chaque jour, à toute heure.

Son sang-froid, plus encore la rapidité inouïe de ses réflexes, me frappèrent durant notre course rapide en auto à travers Paris. Avec quel enthousiasme, quelle passion ne parle-t-il pas de son métier, ou mieux de son art, plus amoureux, plus préoccupé sans cesse de son appareil, de sa mitrail­leuse, de son moteur, que de la plus exquise « marraine ! » Un « hystérique » du vol, disent ses camarades plaisamment ! La gloire qui corrompt les faibles le laisse intact. A vingt ans, il atteint un record sans égal et en sourit. Dans la rue où nous passons, notre vive allure ne nous empêche pas d’entendre voler son nom sur les lèvres de la foule admirative ; au restaurant, au cinéma où toutes les têtes se tournent vers lui, où les dames ajustent leurs face-à-main pour essayer de compter le nombre imposant de « bananes » (NDLR : Palmes) qui garnissent sa croix de guerre, rien n’altère sa simplicité, sa gaieté d’adolescent.

Quelle peut être sa méthode, demanderez-vous, ou mieux « son truc » pour abattre ainsi les Boches à la douzaine ? Interrogez-le : je doute que vous obteniez une doctrine absolu­ment positive de « l’As des As. » Ce n’est pas qu’il garde son secret, mais plutôt parce que je crois qu’il n’en a pas. A part quelques principes fondamentaux, communs aux pilotes de chasse entraînés, Guynemer est avant tout, et plus que les autres, un improvisateur de génie qui subordonne sa tactique à celle de l’ennemi poursuivi, ainsi qu’aux circonstances ambiantes. Son secret ? C’est son inlassable activité, sa volonté de fer qui dompte tous les obstacles, ses connaissances techniques, le soin qu’il prend de ses appareils, son « mordant » supérieur à tous, le tour de main que lui donne l’entraînement.

Au début de ces notes je me suis étendu sur les impressions d’une rencontre banale afin d’en faire apprécier aux profanes les angoisses et les difficultés ; par ce simple récit j’ai pensé qu’ils comprendraient mieux le caractère et la carrière de Guynemer dont c’est là le pain quotidien. Qu’on me permette maintenant quelques généralités sur les qualités essentielles des « chasseurs » en général : elles jetteront plus de lumière encore sur cette jeune et héroïque figure dont l’histoire s’empare déjà.

Le coefficient offensif d’un pilote de chaise est fonction de trois principaux facteurs. Le premier, essentiel, est une jeunesse, un entrain, une surabondance de vie qui permettent de surmonter la dépression physiologique et psychologique, l’espèce de « Nirvâna » dans lequel plongent le froid, plus encore la raréfaction de l’air, et de garder aussi intactes que possible les facultés volitives qui poussent à attaquer et à vaincre. Nos moteurs eux-mêmes perdent 30 pour 100 de force en chevaux, du fait de l’altitude ! Conserver ses moyens est cependant moins une question d’athlétisme et de santé, l’exemple de Guynemer le démontre suffisamment, que de vigueur morale pour les uns, d’enthousiasme, de diable au corps, comme disaient si plaisamment nos pères, pour les autres. Un sujet maigre aura souvent plus d’activité qu’un tempérament gras et musclé. Cette résistance exceptionnelle, tante animale que cérébrale, permit à un Navarre de totaliser dix et onze heures de chasse journalière sans diminuer son admirable valeur offensive. Il y a donc un facteur « tempérament personnel, » essentiellement variable selon les individus et les circonstances, qui échappe à toutes les lois. La vague d’assaut bondit de la tranchée dans l’excitation du nombre et des cris ; la peur, si peur il y a, est collective et l’amour-propre soutient les hommes. Songez au solitaire que rien n’encourage ni ne contrôle, à cette anomalie qu’est le vol pour l’homme et plus encore le combat à 10 ou 15 000 pieds dans les cieux, et peut-être comprendrez-vous la trempe dont doit faire preuve un tel soldat !

Il lui faut assurément le mépris de la vie et du danger, mais servis par un admirable sang-froid, par d’incomparables qualités de manœuvrier et de tacticien.

Différente avec chaque pilote, la tactique aide à découvrir l’ennemi, à l’approcher avec le minimum de risques, à le travailler en quelque sorte, comme les toréadors estoquent leur bête et l’obligent, par des passes savantes, à venir recevoir le coup de grâce à la place qu’ils ont choisie. Cette tactique dépend de la valeur professionnelle de l’aviateur, non seulement comme mécanicien de moteur, mais comme pilote proprement dit. Tout « as » de chasse se double nécessairement d’un véritable acrobate, connaissant l’air, ses lois, la résistance limite des matériaux qu’il fait travailler et l’effort qu’on peut en exiger. Qu’on ne nous parle pas des « inconscients : » le vrai pilote est calme, ce qui peut parfaitement ne pas exclure la tension des nerfs ; il brave le danger sans le méconnaître, ménageant son appareil et sa vie, mettant toutes les chances de son côté. L’individu qui charge brutalement en avant est voué à la destruction : le courage seul ne saurait suppléer aux qualités professionnelles. Et dire qu’on condamna jadis Chevillard, père de l’école moderne, qui démontra le premier la nécessité pour l’homme volant de se mouvoir en l’air comme poisson dans l’eau et de s’unifier tellement à ses ailes qu’elles lui semblent faire partie de son être !

Le vol devra donc être aussi machinal, aussi réflexe, dans n’importe quelle position, que celui d’un oiseau véritable. Que le pilote soit débarrassé de toute préoccupation et ne poursuive que deux objectifs : éviter le champ de tir de son adversaire et placer le dit adversaire dans sa ligne de mire à lui : en un mot, frapper et parer les coups. Un sentiment exact, une sorte d’instinct des vitesses et des distances s’impose à cet effet. S’il importe d’agir très rapidement, il y a en revanche une vitesse limite que ni la vue ni la pensée ne peuvent dépasser. Devant la mitrailleuse braquée sur lui, malgré sa hâte d’en finir, l’homme volant ralentira sa vitesse et brisera l’élan formidable par lequel il tombe parfois sur sa proie pour régler son tir ; mais ce tir, troisième point essentiel, n’est pourtant que la conséquence des qualités du pilote : un bon manœuvrier sera presque automatiquement adroit tireur : la ligne de mire lui tombe naturellement dans l’œil au moment voulu.

Question de chance aussi… plus encore don naturel. Des êtres comme Guynemer sont malgré tout si exceptionnels qu’ils peuvent paraître anormaux. D’aucuns verront en eux des ouvriers du plan divin, appelés à une mission spéciale, soutenus par une puissance surnaturelle, et s’inclineront très bas, sans en chercher davantage, devant leur jeunesse et leur héroïsme. Pour nous, leurs camarades de métier, qui les voyons à l’œuvre, ils nous paraissent des surhommes presque impos­sibles à égaler, à qui nous sommes heureux d’apporter l’hom­mage de nos sympathies et de nos admirations.

 

R. de la Frégeolière
Front de Flandres, 11 septembre 1917

P.-S. Depuis que ces pages ont été écrites, nous avons eu l’immense douleur de perdre notre cher et grand Guynemer. A vingt-trois ans, en vingt-cinq mois de campagne, il avait été vingt-sept fois cité à l’ordre de l’armée ! Il comptait sa cinquante-quatrième victoire officielle, une centaine en tout, assurait-il, plus de 500 combats aériens !

En vain, tout le long de ce jour maudit où nous arriva la fatale nouvelle, avons-nous scruté l’immensité des cieux, guet­tant le vol familier de « la Cigogne n° 2 » attardée vers son nid. En vain, jusqu’au soir, avons-nous espéré le coup de téléphone libérateur. Ce furent d’inoubliables heures d’attente où l’an­goisse émaciait les visages. Personne ne voulait croire !

 

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