
Mark Rothko
Mark Rothko ne voulait pas qu’on regarde ses toiles au milieu d’autres. Quand le collectionneur Duncan Phillips lui consacra une salle entière de sa collection, il réalisa un rêve : que rien ne vienne troubler le visiteur. Il faut donc aborder ce mur lentement, une toile après l’autre, en leur laissant le temps d’agir.
Né en 1903 à Dvinsk, dans l’Empire russe, sous le nom de Markuss Rotkovičs, il arrive enfant à Portland, dans l’Oregon, « emportant avec lui son éducation talmudique comme ses souvenirs des pogroms et des persécutions de son enfance ». Il étudie à Yale, enseigne le dessin à des enfants, et ne prend le nom de Mark Rothko qu’en 1940. Il passe par le surréalisme, lit Freud, Jung, Frazer et surtout La Naissance de la tragédie de Nietzsche. « L’expérience tragique ragaillardie », écrit-il, « est pour moi la seule source d’art. »
À la fin des années 1940, après la série des Multiformes, il trouve sa manière : la couleur seule, posée en aplats aux bords indécis, en surfaces mouvantes, parfois en bandes superposées. Le critique Clement Greenberg parlera de Color Field Painting, peinture en champs de couleur. Rothko, lui, refusait d’être rangé parmi les expressionnistes abstraits, étiquette qu’il jugeait « aliénante ».
Ce mur ne montre que cette période, à partir de 1950, la décennie où sa carrière démarre vraiment. Il n’y a donc ici ni ses scènes urbaines ni ses toiles mythologiques des années 1940. Les titres se réduisent à des numéros ou à des couleurs : No 5 / No 22 et N° 10 (1950), Lumière, terre et, au-dessus, bleu (1954), Rouge, blanc et brun (1957), Bleu, orange, rouge (1961), Bleu divisé par bleu (1966). Rothko disait peindre les émotions humaines fondamentales, la tragédie, la mort, l’extase ; ces titres neutres laissent toute la place à la couleur.
Dans les années 1960, le noir gagne les titres : Sans titre (noir, rouge sur noir sur rouge) (1964), Noir, rouge et noir (1968). C’est aussi le temps des grandes commandes, dont une chapelle à Houston ; puis un anévrisme de l’aorte l’empêche de peindre de grands formats. Il se suicide à New York en 1970. Sur le site, Noir, rouge et noir accompagne L’aurore de Federico García Lorca, et Rouge, blanc et brun la Fête dans le vide d’Alejandra Pizarnik, deux rencontres qui disent assez ce que ces surfaces peuvent contenir.











Guillain Méjane



















